Rodolphe Viémont

« Ne cours pas après la poésie. Elle pénètre toute seule par les jointures (ellipses). »
Robert Bresson in « Notes sur le cinématographe »
Rodolphe Viémont

Blessé il est arrivé


Premier roman. Ed. Fondencre.

 

RÉSUMÉ

Dimitri, 22 ans, écrivain en herbe, vit dans un monde fait de peurs, de morale et de frustrations. Agressé gravement à douze ans par un camarade de classe, il a dressé en quelques années un mur colossal entre lui et autrui, un mur qui dit tout de la misanthropie maladive qui le ronge. Son seul espoir pour échapper au suicide ou au meurtre, serait, selon lui, de trouver dans la foule qu’il ne fréquente pas la fille albatros, qui par son amour pourrait réparer ce grand merdier. Alors, le jour où il reçoit par la Poste une lettre de Chiara, une belle adolescente tombée amoureuse de son écriture et souhaitant le rencontrer, il pense que la chance a tourné...

 

         


ARGUMENTAIRE

Qu’est ce qui relève dans mon texte du vécu, du réel ou de l’imaginaire ? C’est une des questions que les premiers lecteurs m’ont systématiquement posée. Mais la chose importe peu, me semble-t-il. Ce n’est là que tambouille d’auteur. Je crois au texte, moins à ce qui l’entoure. Dimitri n’est pas mon double, même si sa morale est construite d’après mon expérience, même si cette histoire d’amour a existé telle quelle, même si je sais que grandir et mûrir sont parfois chemin de croix. Mais le personnage s’est vite singularisé, de lui-même, m’a échappé, s’épaississant sans moi.
La morale de Dimitri, outre son origine névrotique et traumatique, accuse, je le souhaite, la morale que l’on vit ou subit malgré nous, aujourd’hui, en occident bourgeois : la fuite, l’aveuglement, le consumérisme, l’obsolescence : jusque dans l’amour et le sexe. Zapper semble devenu une règle universelle. La vie moderne est une chaîne d’info continue, futile, bling-bling. Un monde désenchanté : à la Houellebecq dans le constat, à l’opposé de celui-ci dans les perspectives voire les tentatives.
Dimitri est en guerre. C’est sa force, sa bouée et sa. Le jeune homme rêve et se rêve : Le Grand Meaulnes, La Faute de l’abbé Mouret, Paulina 1880. Parfaitement néo-réac’. Si Chiara est émue par la fragilité et le combat de Dimitri, si elle est elle-même, semble-t-il, rebelle à la bêtise, elle n’en est pas au point de vouloir se couper du monde. Le bas dans leur histoire blessera précisément à ce niveau.
Mais l’affrontement amoureux entre Chiara et Dimitri permettra au jeune homme de passer à l’âge adulte. Car le vrai cadeau de Chiara à son ami est précisément cette liberté de pouvoir accueillir le monde. Cela se fera comme toujours avec Dimitri dans l’excès : son overdose et son passage en monastère seront sa porte de sortie de l’enfance et sa porte d’entrée dans l’humanité.


ÉTAT DU PROJET

Achevé. Sortie prévue en 2017 aux Ed. Fondencre.


EXTRAIT DU CHAPITRE 16

 (...)

À huit heures et demie, un bouquet de sept roses rouges à la main, Dimitri sonnait chez Chiara. Il se sentait fort, capable de tout : pour elle et grâce à elle. Les Possibles avaient changé de camp. Les Bourreaux étaient morts.

C'est Monsieur Brunière qui ouvrit. Surpris, bougon.
— Je n'étais pas au courant de votre venue. Vous avez vu l'heure ? Vous ne comptiez pas voir ma fille dormir quand-même ?!
L'homme surveillait pas mal les fréquentations de sa fille. Mais la bonne éducation de Dimitri avait toujours joué en sa faveur.
— Je sais qu'il est tôt, mais c'est un jour particulier et… Enfin, je tenais à apporter des fleurs à Chiara.
— Écoutez, repassez vers midi et...
— Non ! Je dois la voir. Tout de suite !
Monsieur Brunière, après un moment de surprise, lança un regard noir à Dimitri.
— Pardon, je m'emporte. Mais c'est important. J'ai besoin de la voir.
Si le jeune homme était là, à cette heure, c'est qu'il devait avoir une bonne raison. Le père de Chiara céda. Et au passage, pour lui rappeler son jeune âge, le tutoya pour la première fois.
— Entre.

Dimitri entra dans la cuisine, posa ses fleurs sur la table et s'assit. Engoncé dans son corps. Mal à l'aise. Mais heureux d'être là. Fort.
— Je monte voir si elle veut te voir.
Monsieur Brunière disparu, Dimitri se saisit d'un livre traînant sur la table : « Moravagine » de Cendrars. À l'intérieur, des notes de Chiara.
Le père de Chiara redescendit et s'installa en face de Dimitri.
— Elle descend... Un café au fait ?
— Non, merci.
— Tu es sûr ?
— Oui...
— C'est mieux en effet : tu sembles déjà très nerveux.
Le garçon lui sourit : poliment. Allez, Chiara : descends ! Ton père s'amuse de ton amoureux !
— Tes études, Dimitri ? Tu as validé ton année ?
— Oui, oui. Même si j'ai été un peu perturbé au printemps... Mais, bon, c'est ok.
— Et ça va te servir à quoi, ces études ?
Le jeune homme entendit les pas de Chiara dans l'escalier. Il tourna la tête : elle entra dans la cuisine, les yeux gonflés, les cheveux en bataille. Un long tee-shirt blanc lui arrivait aux genoux. Peut-être nue sous celui-ci.
— Salut. Qu'est-ce qui se passe ?
— Tiens, lui dit-il en lui tendant le bouquet.
— C'est pour moi ? Merci.
Elle saisit les fleurs, les posa un instant sur la paillasse, le temps de trouver un vase.
— Elles… sont belles…
Chiara était gênée, dans ses mots et ses gestes. Mais il faut dire : ce réveil précoce, son père fouineur et l'inexplicable présence de Dimitri dans cette cuisine avaient de quoi mettre mal à l’aise.
— Il est quelle heure ?
— Huit heures trente.
La voix de Chiara était cassée ; celle de Dimitri franche et enthousiaste.
— Huit heures trente ?! Merde... Dimitri...
Celui-ci s'avança pour l'embrasser. Elle écarquilla les yeux. Et ?! Que voulait-il ? Que faisait-il dans cette cuisine ? Dimitri ne lut pas la gêne de Chiara, qui réussit, d'un mouvement de tête le plus discret possible, à éviter le baiser de son ami sur la bouche.
Chiara se ressaisit.
— Viens, on monte !
Elle tira le jeune homme par le bras et l'obligea à la suivre dans l'escalier.

Ils entrèrent dans sa chambre. Elle s'assit par terre. L'invita à l'imiter. Il obéit.
— Tu fais quoi là ? M'embrasser devant mon père ?!
Il la regardait, désolé de l'avoir mise dans l’embarras.
— Oui, pardon. Il apprendra vite de toutes façons pour nous. Mais c'était plus à toi de lui dire, j'en conviens.
— Waouh !? Dimitri ?... Tu... Et merde !
Chiara se frotta le visage, de plus en plus nerveuse.
— Tu es super belle au réveil.
— Mais c'est pas la question !
Ce que Chiara avait redouté toute la nuit était en train de se produire. La jeune fille était furieuse... contre elle-même. Dimitri planait déjà si haut. Que faire maintenant ? Et comment ?
Lui : gambadait sans l'écouter. Il racontait sa nuit, son bonheur. Incapable d'entrevoir le mur vers lequel il fonçait à toute allure.
— Dimitri ?  Dimitri... Dimitri !
— Oui ?
— Nous ne sommes pas ensemble. Je ne t'aime pas. Ce baiser ne change rien entre nous. Je ne veux pas sortir avec toi. Je ne veux pas avoir d'histoire avec toi. Je suis désolée. Vraiment désolée. Je n'aurais pas dû… On n'aurait pas dû… Je le savais. Voilà.
— Comment ça ?
C'était hors de ses capacités mentales. Ils s'étaient embrassés ; ils étaient donc ensemble.
— Je suis vraiment désolée.
Elle était sur le point de pleurer. Lui faire du mal était douloureux.
Elle ne le lâchait pas des yeux Dimitri. Désarmée. Aurait donné beaucoup pour le protéger.
Et puis Dimitri réalisa, d'un coup. Quinze kilotonnes sur sa gueule. Un vent sourd. Dimitri comprit qu'il ne reviendrait jamais de cet enfer. Le carnage. Niveau zéro. Cramé.
Il posa sa main à terre. Dimitri aurait donné cher pour être déjà loin. Avoir quitté cette chambre. Mais il était incapable de se lever. La douleur n'en finissait pas. Une valse infecte. Putride.
Mais à quoi s'attendait-il ? Qu'avait-il bien pu espérer d'une fille aussi belle, aussi indépendante ? Il n'y a que des parenthèses dans la vie. Le destin est roi. Et les choses venaient de rentrer dans l'ordre.
— J'ai été nulle… murmura-t-elle.
— Arrête.
Il éclata en sanglots : gras, impudiques. Mais peu importait. Pleurer devant une femme aimée n'est pas honteux. Au moins elle devine la douleur de l’autre. Dimitri : l'enfant éternellement blessé. L'ami, jamais l’amant. Morfler. La colère.
Les pleurs du jeune homme se faisaient vifs et bruyants. Chiara prit peur que son père monte voir ce qui se passait. Pragmatique, horrible, elle rampa jusqu'à un mange-disques d'enfance et y inséra le premier 45 tours qu'elle trouva : l'entraînante chanson de Jeanette, « Porque tu vas », masqua le délire qui s'était installé dans la chambre.

Ils restèrent un moment ainsi : muets. Paralysés. Chacun dans sa peur. Sa souffrance. Puis Dimitri se rebella, hurlait.
— Tu peux pas me faire ça, Chiara ! Tu ne peux pas… C'est… C'est monstrueux ! Tu es monstrueuse !
Elle devait se défendre. C’était aussi rendre service à son ami.
— Eh, me crie pas dessus ! Je ne t'ai pas assassiné quand même. On est juste sortis ensemble parce qu'on avait trop bu. On ne s'est pas promis le mariage hier soir.
— C'est pire ! Pire ! T'as bien fait de te casser à la « Maman et la Putain », tiens ! Je comprends mieux !
— Pardon ?!
Dimitri se donna un violent coup de poing à la tempe. Chiara sursauta.
— T'es fou ?
Il l'était.
Il fixait la jeune fille avec pour la première fois de la haine dans les yeux. Elle prit peur. Dimitri réalisa que l'inquiétude qui naissait là en Chiara enterrerait définitivement leur histoire.
Dimitri venait de ressortir de l'humanité. Cela va si vite dans ce sens-là !
— Je vais te laisser.
Il se leva doucement, étourdi. Chiara voulut l'aider. Il refusa qu'elle le touche.
— Oui : je vais te laisser…
 Il avança jusqu'à la porte de la chambre, passa le seuil sans un mot.
— Dimitri ?
Il se retourna.
— Je n'y suis pour rien si tu es encore un enfant.
Il sortit de la chambre. Jeanette finissait tout juste sa chanson.
(...)

 

PRO DOMO (extrait)

Un jour j'ai compris que pour être crédible en écriture (littéraire ou cinématographique), il fallait atténuer la vérité : enrober, adoucir. Je me demande si cette règle, totalement inconsciente, n'a pas été installée pour coller à la médiocrité de la vie des lecteurs, des spectateurs ; d'ailleurs on parle entre nous toujours de la nécessité d'identification.
Sauf que moi je n'ai aucune intention de rabougrir les belles histoire.
Le lendemain, j'ai décidé que la fiction était ma priorité : la mienne, de fiction, j'entends. Celle-ci n'a en fait raison d'exister que blackboulée, brassée avec le réel. J'en fis une grammaire. Un construction personnelle de l'esprit où rien n'a de place définie. A tel point que relisant "Blessé...", et ce sans posture, je m'y vois perdu : qu'ai vraiment vécu ? Et qu'ai-je inventé ? Vingt ans après les évènements, je ne les connais et reconnais plus que par le iris de la fiction. La vérité n'a plus de place chez moi, voire ne m'intéresse plus vraiment. La littérature et le cinéma ont tout avalé ; et ça me convient parfaitement.