Rodolphe Viémont

« On doit porter le deuil pendant sept jours pour un mort, pendant tous les jours de sa vie pour un fou. »
Sant Augustin
Rodolphe Viémont

Blessé il est arrivé


Premier roman. Ed. Fondencre.

 

RÉSUMÉ

Dimitri, 22 ans, écrivain en herbe, vit dans un monde fait de peurs, de morale et de frustrations. Agressé gravement à douze ans par un camarade de classe, il a dressé en quelques années un mur colossal entre lui et autrui, un mur qui dit tout de la misanthropie maladive qui le ronge. Son seul espoir pour échapper au suicide ou au meurtre, serait, selon lui, de trouver dans la foule qu’il ne fréquente pas la fille albatros, qui par son amour pourrait réparer ce grand merdier. Alors, le jour où il reçoit par la Poste une lettre de Chiara, une belle adolescente tombée amoureuse de son écriture et souhaitant le rencontrer, il pense que la chance a tourné...

 

         


ÉTAT DU PROJET

Achevé. Sortie prévue premier semestre 2018 aux Ed. Fondencre.


DÉBUT DU CHAPITRE 13 "LA FÊTE TRISTE"

La soirée battait son plein. Une cinquantaine de personnes, braillant, déjà ivres, ou tout comme. En nage. La fraîcheur de la nuit n’était pas là. Et des ombres rouges dans le jardin.
On était chez Marc, sur les bords de Loire, à Montjean. Une des trois bâtisses dans le secteur à avoir été construite entre la levée et le fleuve. Potentiellement inondable chaque hiver. C'était le charme de l'endroit.

Dimitri passa le seuil de la maison : une pièce immense, salon et bureau, soixante mètres carrés, quatre mètres sous plafond, parquet d’ébéniste. Une immense bibliothèque, de très bon goût, faisait le tour de la salle. Pour se donner une contenance, le jeune homme détailla les ouvrages. Il sortit au hasard du rayonnage « Un Chant d'amour » et parcourut le texte comme s’il ne l’avait jamais lu.
Besoin de temps pour s'adapter à l'agitation. À pardonner à tous ces inconnus. Mais pardonner quoi ? À qui ? Un verre aurait été excellent pour se dérider. Mais il aurait fallu traverser la pièce et sa faune : des mouches. Le monde.
Ce salon dansant donnait sur une terrasse-pergola couverte de Passiflores en fleurs. Les gens entraient et sortaient ; un va-et-vient permanent. Les alcools, les joints d’herbe, la coke amenée par Xav’. Dimitri posa au sol la bouteille qu'il avait apportée (incapable d'approcher le buffet). Mais pas d'inquiétude, ce Pessac-Léognan serait trouvé et bu comme un vin de table.
Ce soir on fêtait les dix-sept ans de Julie-Marie, dite Ju', bonne copine de Chiara et Mathilde. C'est Chiara qui avait invité le jeune homme. Coincé, incapable de décliner la proposition... d'une fête... qu'il savait dangereuse pour lui. La foule. La puissance de celle-ci. Il connaissait : trop bien.
Mais où était Chiara ?
Dimitri aperçut Mathilde qui, deux verres à la main, redescendait dans le jardin par la terrasse. Elle disparut vite derrière les corps désarticulés qui s’agitaient devant elle sur la piste de danse improvisée. Il suivit la demoiselle. Chiara était en bas ; elle fumait du kif avec un garçon de leur âge : certainement intéressé par les charmes de l’adolescent mais il reste encore courtois à cette heure.
Quand Chiara aperçut Dimitri, elle se précipita et lui ouvrit ses bras.
— Eh, Dimitri ! Je suis contente que tu sois là !
— Je suis content d'y être puisque tu y es.
Elle était gaie ; il faut dire, un peu défoncée.
Elle l'embrassa d’un unique baiser sur la joue. Mais entier. Elle était très belle ce soir : une robe en lin, violette, un peu de maquillage sur les yeux (une première depuis que Dimitri la connaissait), les épaules dénudées (sur lesquels le jeune homme avait envie de poser la main, juste comme ça, pour le plaisir, pour gagner sa soirée).
— C’est qui ce type ?
— Un ami de Ju'. Il est sympa. Je ne sais même pas comment il s’appelle.
— Tu es belle, dis-moi.
Elle rit, adorable.
— Ah non ! Mathilde est bien plus jolie que moi ce soir.
— Je ne trouve pas. Et puis Mathilde, je m'en fous.
— Toi aussi : très classe et très rock : tout toi !
Elle indiquait des yeux le pantalon de cuir que Dimitri avait enfilé, comme une panoplie. Pour tenir l'autre à distance. Meilleure moyen d'éviter les emmerdes.

Dimitri embrassa Mathilde. Deux amies de la bande les rejoignirent. Les présentations. Lara et Jeanne.
— Chiara nous a souvent parlé de toi. C'est chouette de te rencontrer.
Jeanne était douce et calme ; Lara déjà ivre et certainement sous cocaïne.
— Elle dit que tu as beaucoup de talent.
— Et que t'es grave tordu comme mec ! lâcha Lara. Un peu pervers même ?
Dimitri écarquilla les yeux, incrédule.
— Ça m'étonnerait que Chiara parle de moi comme ça.
Chiara intervint.
— Arrête tout pour ce soir. T'es vraiment très conne quand t'es foncedée !
— Oulala... les amoureux...

***

De plus en plus de gens dansaient à l'intérieur. Faut dire : la musique était de grande qualité (Lou Reed, Trisomie 21, David Bowie, les Béru et Christophe pour redescendre ou délirer).
La foule avait grossi ; beaucoup de retardataires. Mais la nuit serait longue.
Dimitri avait perdu Chiara. Il la chercha un moment, un long moment. Que faisait-elle ? Quelle douleur allait-elle par mégarde ou non lui causer ?
Le jeune homme était remonté dans la grande salle. Sa détresse l'avait empli de courage et il avait atteint le buffet. Immobile, il s’enfilait verre sur verre. Jusqu'où son corps pourrait aller.
Il regardait Mathilde s’acoquiner avec un rasta d'une bonne trentaine d'années. Enfoncés dans un canapé, dans lequel une troisième personne comatait. Au pied du couple : un cadavre de Sancerre. D'une seconde bouteille l'homme resservait constamment leurs deux verres. Mathilde était hilare et Dimitri réalisait la chance qu'elle avait de parfois pouvoir déconnecter son cerveau. Écouter son corps. Pourquoi n'avait-il, lui, pas été conçu de la sorte ?
Chiara refit son apparition. Dimitri ne l'avait pas vue regagner la pièce. Elle était avec d'autres amis. Et riait. Notamment des bons mots d'un grand type. Que Dimitri trouva imbécile mais tellement beau... qu'il eût aimé qu'un jour un accident de la vie lui massacre la gueule, pour un juste rééquilibrage des choses.
Dimitri se sentait incapable de rejoindre ce groupe : tout en lui rejetait cette légèreté. Il les détestait. Détestait la terre entière à cet instant, plus encore que d’habitude. Car s’il reconnaissait à Chiara (enfin ! Merci Humbert !) des défauts, ceux qu'il observait ce soir dépassaient le possible : comment la jeune femme, aujourd’hui si à l'aise en société, pouvait souffrir d’un quelconque « syndrome albatros » ?
Chiara croisa le regard de Dimitri. Elle lui fit signe d’approcher. Dimitri montra le buffet : il reprenait un verre et arrivait. Elle sourit et tourna de nouveau son regard vers ses amis.

Sur son canapé, la soirée de Mathilde se précisait. Le jeune couple s'embrassait à pleine bouche. Eux qui ne se connaissaient même pas il avait une heure. L'homme descendit sa main sur le corsage de Mathilde. Elle se laissa caresser, devant tout le monde ; découvrant un bout de sein. Dimitri savait qu’il ne pourrait plus jamais parler avec Mathilde de la même manière.
Et puis ce brouhaha, ce vertige, haletant. Il avait voulu montrer à Chiara qu’il était un garçon solide, sur lequel on pouvait se reposer. Monumental échec. Dimitri manquait d'air, n'avait rien à faire ici. Tout y était à gerber. Et le renvoyait à sa virginité.
Il se fraya un chemin vers la porte d’entrée, donnant des coudes. Quand il franchit le seuil de la maison, la stéréo braillait que certains n’avaient « pas le temps, le temps, le temps d'attraper la rage ! »

à l’air libre, le dos appuyé contre un platane, Dimitri tentait de reprendre ses esprits. Sûr qu'il s'était une nouvelle fois discrédité aux yeux de Chiara. Tout planté. Cette foutue peur de la Femme, de l'Homme, de la masse, qui, un jour sur deux, pourrissait ses désirs.
Dimitri, tremblant, s'alluma une cigarette. Il faisait lourd : un temps d’orage qui n’éclaterait pas, c’était sûr. Le Désespéré eut un renvoi acide, nauséeux : le mélange bière / whisky ne pardonne pas. Il s’assit à terre, ferma les yeux. Et la main dans le dos, il grattait l’écorce de l’arbre, jusqu'à s'enfoncer des morceaux de bois sous les ongles.

Le jeune homme sentit une présence devant lui. Une respiration. Il ouvrit les yeux : Lara se tenait là, titubante, archi soûle.
— Je t’ai fait peur ?
— Laisse-moi.
Elle attrapa sa main et l’obligea à se lever.
— Quoi ? Va rejoindre les autres, c’est mieux, crois-moi Lara.
— Ils m’ennuient !
Elle avait mis Dimitri debout, l’avait coincé entre elle et le platane.
— Chouette soirée, non ?
Son phrasé était hésitant. Ses yeux difficiles à trouver. Elle s’approcha de Dimitri : trente centimètres. Puis s’approcha encore. Encore.
La (re)pousser ? Lara tenait déjà difficilement sur ses jambes.
— Tu m'écrirais un poème ? Hein ?... Pourquoi tu t'es amouraché de Chiara ? Elle est barge ! Je suis bien plus marrante qu'elle, tu sais.
— Je suis amoureux de Chiara.
— Et ?
Lara avança la main et la posa sur l'entre-jambes du jeune homme. Paniqué. Premier contact d'une femme sur son sexe, même sous un pantalon de cuir. Il sentait des choses dans son ventre. Ça bouillait ; pourtant sans papillons. Il sentit son pénis s'engorger de sang. Putain, c'était bon. Mon Dieu, elle était belle aussi, cette Lara.
— Arrête. Arrête, s'il-te-plaît.
Il attrapa la main de Lara et l'ôta de son sexe. Le silence. Pourquoi retirer cette main ? Pourquoi ?! Mon Dieu, n'y avait-il pas de solution pour conjuguer son désir et sa morale ? Surtout que Chiara ne débarque pas maintenant.
— Ça va, on s’amuse. Putain t’es pas drôle comme mec !
Lara lut l'excitation du jeune homme ; elle était très douée pour cela. Elle ne démissionna pas et entreprit de déboutonner le cuir du jeune homme. Son pénis se dressa cette fois complètement. Il ferma les yeux.
— Ben tu vois : tu es fait comme tout le monde.
Lara se mit alors à rire, fort : le visage effrayant.
— Comme tout le monde !
Dimitri poussa la fille au sol. Avec l'alcool, elle se réceptionna mal. Des gens sortaient de la maison. Le jeune homme prit peur. Fuir. Loin. Les fuir. Tous. Toutes.
Cinquante mètres après, sur la levée, il s’arrêta pour vomir dans un fossé.

(...)

 

PRO DOMO (extrait)

Un jour j'ai compris que pour être crédible en écriture (littéraire ou cinématographique), il fallait atténuer la vérité : enrober, adoucir. Sauf que moi je n'ai aucune intention de rabougrir les belles histoire.
Le lendemain, j'ai décidé que la fiction était ma priorité : la mienne, de fiction, j'entends. Celle-ci n'a en fait raison d'exister que blackboulée, brassée avec le réel. J'en fis une grammaire. Un construction personnelle de l'esprit où rien n'a de place définie. A tel point que relisant "Blessé...", et ce sans posture, je m'y vois perdu : qu'ai vraiment vécu ? Et qu'ai-je inventé ? Vingt ans après les évènements, je ne les connais et reconnais plus que par le iris de la fiction. La vérité n'a plus de place chez moi, voire ne m'intéresse plus vraiment. La littérature et le cinéma ont tout avalé ; et ça me convient parfaitement.