Rodolphe Viémont

« C'est une sphère infinie, dont le centre est partout, la circonférence nulle part. (...) Car enfin, qu'est ce que l'homme dans la nature ? - Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. »
Blaise Pascal in « Pensées »
Rodolphe Viémont

Textes divers [inédits]

 

BLESSÉ (EN SOMME) (2015)


− Un drôle d'endroit !?

− Oui. Un sanctuaire.


MATRIX (2014)


Puisque seule la crasse me rend vivant
Je demande le droit de ne jamais connaître l'ablution
Nous étions tous puceaux, surtout moi
Je ne savais pas que chez eux la décadence était faite de mensonges et d'ironie
De détestation tragique
Mathilde P. ! the number one des hystéros, tenait les rênes
Un utérus en pleurs, avec cancer par ci, cancer par là
Des mots mal orthographiés, l'encre qui bave, un peu de kif dans les poumons
Et la première bière, le cul sur le pavé, dans le froid de l'hiver.
L'horloge ne criait pas encore
D'autant que, croyez-moi, messieurs, l'heure on s'en tamponne !
Je ne suis pas né d'une matrice ; elle m'a dégueulé !
Je ne suis pas né de chair
Peut-être d'une plante sulfureuse à viande
Ou d'un ruminant aux orbites crevées ?
Il faudrait m'opérer, m'ouvrir le bide pour voir de quel sang je suis fait
Où l'étais du moins
Une fille par lettre de l'alphabet
Oh oui : au moins une !
J'ai mis un jour la tête dans une usine
Je me suis fait poinçonner tout le crâne
Il faut condenser les choses pour les rendre supportables
Trop d’élixirs sont sans goût, de la flotte, un genre de western, un café US
Je ne suis pas né d'une matrice ; je ne suis pas né de chair
Pourtant bordel je respire ! Je te respire et les respire déjà !
Sais-tu amour que nous sommes la plus grande fabrique à yeux : huit à nous deux !
Huit dans le vent
Huit par champ
Huit déjà.

 

AUF DER FLUCHT SEIN, ODER ? (extraits) (2014)


(…)
Où allais-je  ? Je n’en savais déjà plus rien  ; peut-être chez ma psy. D’ailleurs, je ne sortais pratiquement que pour cela, la plupart du temps cloîtré dans mon bunker paranoïaque, duquel je surveillais, parfois même la nuit, toute vie, leur vie, celle qui me tuait.
Combien aurais-je alors donné pour bétonner un peu plus cet antre  ?! Et l’armer de meurtrières, mâchicoulis et mitrailleuses automatiques, genre MG42, récupérées librement sur une plage d'Aquitaine.
Oui, quel plaisir aurais-je alors eu à braquer tout mon arsenal sur le Mal  !
Et ces cris, ces cris dans ma tête  ! Et sur les murs blancs de ma chambre, au milieu de photos gothiques –  dans ce paradoxe qui résumait ma peur.

(…)
Elle a porté tous les prénoms en trente ans. Tous : fleuris, naïfs, grotesques, vulgaires, sauvages, parfois gais mais rarement, très souvent sinistres et désespérés.
L’amour-amitié ? Expérimenté ! L’amour racinien ? Idem. L’amour-fusion ? Ib. L’amour-fission (le pire !) ? Ib. L’appel inquiet de la Grand Matrice ? Détricoté ! écrabouillé ! Haché comme un tendre esprit que la Bête apocalyptique aurait joyeusement trépané ! L’état-limite de la haine ? Ancré si longtemps dans mon cœur qu’il était devenu friable comme les os d’un nouveau-né, bâtard, banni par l’existence dès sa conception : à l’ostéogenèse imparfaite.
Je connaissais… les errances nocturnes, l’âme broyée, sanguine, à hurler son absence, ce Nous étranger. L’alcool, n’importe lequel, en perfusion directe dans le muscle cardiaque. Oui : je la chercher dans ma nuit éternelle, partout. Partout, et en n’importe qui.
La quête se faisait intarissable. Toujours un peu plus, je m’écorchais, le corps et l’âme en lambeaux. Lentement gangrenés, ils se putréfiaient sous mes yeux vides, sous leur ego de baltringues qui s’autoglorifiaient sadiquement.
Et c’est à l’automne, qu’un jour où la Douleur refaisait surface, au fond du trou – un gouffre immense où plus rien ne comptait, ni mon art, ni ma santé psychique, ni sainteté physique, où la lumière n’existait plus, même pas un bout de vitrail vert, même pas une meurtrière, non rien –, que la Pentecôte descendit enfin sur moi : Laurence.
(...)


MOURIR NE M'EFFRAYE PAS (2014)

Mourir ne m'effraye pas ; vieillir si.
Moi qui voulais m'enfuir comme les autres, vers 27
Ça aussi est raté.
Ce corps flasque étendu sur la grève
Ce corps que l'on ne voit plus soi-même
Comme si la sortie était obstruée
Sans paysage. Rien que le laid
Epier les songes, battre le soleil
User des principes sans modération
Le sacrifier – en silence, par pure esthétisme
Des petites bulles de joie
En abuser sans en avoir l'air
Et trouver rigueur dans le néant
Vis, suinte, aspire et rejette
Vis, suinte et tue.
Mon cœur, gros comme celui d'un bovin, n'alimente plus mon cerveau
Bon à trépaner sous l'obscurité d'un amour de papier.


OUT SIDE (2014)

Depuis toujours je hais les familles
Ce labyrinthe de pouvoir, ses humiliations
Très tôt j'ai mis le holà, enfin ai-je tenté
Depuis je vis en solitude qui me va bien
Non : qui me va mal
Mais toute chose se paye
Des mondes séparés. Hypocrisies des sourires sans fard
Tout va bien.

 

L’ÉTRANGER (2014)


Chuchoter est souvent prometteur.
Si la peau est muette, si la rébellion n'existe que pour les intimes.
Je suis moi joie et délices. Vous avez perdu la bataille.
The bloody sky, sans perte, sans mot.
Les délices sont acérés.
Quelques lambeaux de soleil dans ma main.
Sans vent, le ciel gicle comme du pus,
Là où tout est holocauste, là où l'on ne respire plus.
Ai-je crié quand je suis venu dans votre monde en noir-et-blanc ? Déjà la maladresse, le mauvais choix. La boue. Le bruit.
Seize jours auront suffi à me faire rock.
Faut dire : les indiens n'étaient pas là pour me sauver de vos bêtises érigées en grande éducation.
Des balles de plomb qui se perdent. Je suis l'orphelin des caresses.
Un arbre. Un arabe. On est tout l'arabe de quelqu'un.
Je connais les miens, sans hésitation.
Caillou de sang.
Mon travail vient de cette misère.
La seule solution au sifflement des peuples est le pardon de mon arrogance.
Le dérèglement des sens n'est plus ma devise. Rien n'accapare.
Je ne suis pas démocrate. Juste bourreau de travail.
Vous serez bien accueilli, croyez-moi, ici, si vous présentez quelques pattes caleuses de labeur.


(SANS TITRE) (2014)


J'aime son cou d'animal quand il dégueule le monde.
Quand il pourrit la façon qu'ont les bien-pensants de bouger et d'aimer.
Ils balayent les promesses, souvent ridiculisent le malheur. Etouffent les frissons. Calomnient.
Où sont les païens ? Où est le messie qu'ils disaient promis ?
Le froid est androgyne.
Il n'y quatre mots à tout ; les reproduire est connaître la vérité.
Je vois mon cercueil présenté à l'assemblée dans un souffle, retenue.
Une dague imaginaire, la plus longue de tous les temps, transperçant les civilisations :
la plus fidèle et la plus fière.
Elle avait de petits seins, un piercing dans le nombril ; elle voulait un ingénieur.
Mélanger les époques, jeter en vrac les femmes dans une même phrase est ma façon à moi d'exister. A vous de tout reconstruire, chère Hortense !
Oui, j'aimais son cou d'animal, celui que j'aurais dû trancher dès le début.
Une incision propre : on n'est pas des chiens non plus !
Mettez-moi deux araignées s'il vous plaît, monsieur le boucher !
Une évidence. Que de temps volé.
Deux essais à rien. La catastrophe. N'est pas aliéné celui que l'on imagine.

 

(SANS TITRE) (2014)

Chez moi, la bile est noire : sans repos.
Chez moi, la grâce n'est jamais seule dans la forêt des mensonges.
Elle se pose en miroir de couleurs.
Chez moi, la mélancolie est grecque.
Aristote, Nietzsche : de ma colère est venue l'exclusion.
Souvent en tort, mais sans volonté de pardon,
Chaque texte, chaque film est une naissance.
Ceux qui aiment resteront. Pour le reste, il y a mon mur haut de six mètres autour de mon jardin.
Mon berger tient la maison, deux centimètres de crocs blancs qui savent épier et apaiser mes névroses.
Avec la « Lettre à Julia » je positivais ma révolte.
Plus que jamais, je dois réécrire aujourd'hui ce texte.
Beaucoup d'eux sont rentrées dans le rang sans scrupule. Les écorchures de durent pas, n'ont jamais plus que quinze ans.
Moi je reste le fou, le cinglé, celui qui rêve et qui, à force de rêver, encore et encore, éprouvera l'infini et sa chaleur.
Je suis mille fois plus vivant que ces bobo-aspics qui encombrent les trottoirs des mégapoles.
Chez moi, on ne fuit pas la pluie du matin qui entre dans la maison et court libre de mot en mot.


FILS DE MORTA (2014)


Petits clapotis sourds
Rigole salée ; sables mouvants. Sable en mouvement.
Aspire, halète, avale.
Ma chair se fait solide pour votre Grand Guignol.
Je hais les romains et leur fils.
Je me demande : dans quelle sphère se repose Dieu les jours de vide ?
Et comment choisir son camp, sans trébucher ?
Je regarder l'or ternir la nuit,
Je m'enthousiasme de l'eau qui blanche croupit dans le matin.
C'est là dans cette terre grasse et sans remouds que je rêve et me rafraîchis parfois.
Le soleil sur la peau cancérise.
Tout n'est qu’incandescence, respiration profonde, impolie, sans lacération.
Un cormoran vient de plonger. Pour le mouvement, l'hyperbole : sans faim.
L'inutile s'efface avec nos bouches arides, asséchées par ce vent sans sel, humide.
La lune a perdu tout manteau. Sans bruine, elle offre des teintes arides.
La terre est verte. Un réverbère.
Je touche le monde tel qu'il est.
Il faut savoir aimer, même si on a un jour oublié le désir au garage.


ROBE D’HÉMOGLOBINE (2014)


Quelle est la teinte de ce suc qui coule dans mes veines ?
Il est de terre, de roche et d'eau
De blancheur injectée dans la rétine.
Tel un jeu, un miracle sucré.
Note de fruits rouges, robe d'hémoglobine.
L'anguille, vive, monte au cerveau
A chaque centilitre de ton amour, la fierté enserre la levée.
Un néon caresse ton visage ; je fixe le plafond.
Mais peu importe !
Les gens sont globuleux et indifférents à toute vibration
Le malheur des parents
Je partirai un jour, avec toi, loin ; si loin qu'on nous oubliera
Nous rirons
Nous rirons depuis un autre monde où tout ne sera que douceur
Le vin de messe est blanc.
Mais pour moi, Monsieur, cela sera bain de midi au soleil et caresse.
Ta peau éternellement neuve.
Partout sur l'eau de ton amour : des pierres de lave.


LE BUS BLEU (2014)


Le bus bleu (the blue bus)
Une incision trop propre pour y cherche un mystère !
Vous ferez des petits tarés ; ont-ils fini par lâcher en choeur
Pénétrant les reflets vendus aux moins offrants.
Je suis le mâle absolu : replié sur son ange
Juste avant les remouds dangereux
Bleu est le rivage. L'eau est rouge. Du jaune dans les valves.
Mes voyelles folles vous défient.
Je crois aux mythes créateurs plus qu'aux saint imposés.
Vos paraboles me glacent le cœur
Aspirent suc et viande ;
Toutes les passions viennent de là.
C'est en s'affolant que les foules se soudent.
Pourrais-tu toi commettre des holocaustes vengeurs ?
Mon bus bleu dérive
De l'éther à la fenêtre ; un Kandinsky au plafond
Je roule vers la lumière
Là où la joie a pouvoir
Où le silence est paix
Où l'eau s'inverse pour éclairer le sommet des pleurs.


SIFFLE MOI SISYPHE  (2014)


Siffle-moi Sisyphe le chant des guerriers
Là où Saint-Florent électrise l'eau
Où l'animal s'enfonce dans le chenal de l'inutile
Dans l'onde translucide,
Et vire au vert les jours de pluie.
Il faut savoir arrimer les bateaux si l'on tient à garder loin les nostalgies.
Pleurera-t-il ce midi pour les consentements  ?
Oublierons-nous de nous embrasser  ?
Nous sommes de drôles d'amants, des idoles incomprises
Des drôles d'oiseaux ayant peur du vide.
Le mal n'a pas d'écho sur la Loire.
Elle cicatrise la violence, altère les regrets, protège les embryons que goute parfois l'air du temps.
Savoir retenir son souffle est affaire de mœurs plus que d'habitude.
Ici, le mal est interdit.


(SANS TITRE) (2014)


Briser le silence ne sert à rien car les cendres sont improbables.
Le soleil est azuré ce midi, d'un grand bleu angevin.
Quelques branchages dérivent vers l'estuaire,
Ingrandes se découpe dans le matin.
Bientôt la pluie défiera toute lumière. L'ont dit à la radio !
Communion antique.
J'écoute le requiem qui clapote sur le sable.
Au bout se dresse le jour, éclatant comme un mariage.
Des yeux gros comme le jour explorent le vide ;
Des papillons dans le ventre.
De quelle matière est faite la laine qui nous lie ?
De quelle peinture est notre amour ?
Tu as mis quelque rouge sur ta bouche.
Moi, je pèse mes 90 kilos. Je t'aime.

 

(SANS TITRE) (2013)


Longtemps je n'ai usé d'aucun soleil  !
De mes blessures impudiques comme une déchirure,
Cœur ravi, cerveau équarri,
J’expulsais en deux cris bleus
Un romantisme prétentieux
Avec pour seule direction  : la déchéance.
J'étais ce labyrinthe assoiffé aux souffles gras.
La posture des premiers amours courtois
Me faisait maître des particules.
Et si souvent la corde se faisait tendre, c'était pour mieux gicler  : hors de mon corps.
Le vide claquait sec aux oreilles.
De cet accord imparfait s'extirpaient flammes et lait. Inutiles.
Le miroir des flaques  ; les veines caramélisées  ;
Jusqu'aux épines qui hurlaient pour rien...
Même les gerbes étaient bradées
Je me perdais, transparent. Savais la folie fine  : antique. Inutile.
C'est là, par accident, que ton poing serré traversa mes entrailles.
Était-ce chance  ? Était-ce mérite  ?
Quoi qu'il en soit, tu te dessinais là, en fantôme doré, au milieu de mes croyances.
Je pensais  : la douleur est une invention de l'esprit  !
Tu ne dis rien pour m'en dissuader. Je t'en remerciais.
Et en homme libre
Décidai de me pardonner.


(SANS TITRE) (2013)


Un parjure en violet.
La mort, jusque dans ses parfums floraux, était fantasme.
Quand je l'ai vue, elle se tenait immobile, sommeillant, un taxi-phone à ses pieds : rouge.
Un Panzer s'est pointé. On est montés dedans : sans but.
Un voyage gratuit, sous servitude, sans révolte.
A vrai dire, n'importe quel ailleurs nous convenait.
Juste partir pour fuir l'ennui.
Nous profitions de l'ombre, rejetions foule et foutaises.
Des nœuds dans les cheveux, nos cœurs en travaux,
Trouvèrent sous les vis de nos peaux
Des mécaniques filetées aux diamètres compatibles.
Et cela nous suffit pour chercher à noyer nos écritures à nos humeurs : liquides.
Petits clapotis sourds
Quelle est la teinte de ce suc qui coule dans mes veines  ?

 

CETTE FILLE, C'EST SA FOLIE (2015)

C'est un poème rugueux, acide, métallique. Un poème à l'encre. Barbouillages. Un oiseau à terre. Mutilé. Un jeu marin. Son cauchemar.
Ce vide fut une éternité  : sans stop, ni voie libre. Les tripes à l'air à chercher, fureter comme un dément. Se raccrocher à trois fois rien  ; un sourire, un frôlement de vêtement. Se ridiculiser, se faire ridiculiser. Tu n'es qu'un enfant, Dimitri  ! C'était vrai  : il n'était qu'un gamin poétique, candide, immature  ; qu'un gamin qui attendait en silence mais rageur son grand miracle. Un dénouement l'aveugle. Son appel était sauvage, inutile, inaudible. Du moins que personne ne voulait ou pouvait entendre. Alors quoi  ? Convoquer l’absente terrorisant son monde  : en fasciste. Avec sa petite bombe de mots  : acérée, égoïste. Poétiser le noir. Oui, c'était ça  ! S'écarteler publiquement pour gagner les regards. Les fixer. Déguster.
Ludivine, la fille albatros, se faisait alors invisible  ; impossible à harponner, aussi paumée que lui. Il t'imaginait en Don Quichotte de banlieue. Mais n'était qu'un clown élevé parmi les sauvages. Pourtant... Une sœur (jumelle) sexuée. Une odeur inconnue.
Pour patienter, il s'enfonçait, s'infiltrait en lui jusqu'à la noyade. Ces évasions rendaient l'attente supportable, au milieu de ce chaos. Une émotion sanguine. Sa voix était douce. Cette beauté était pourtant née au fond de l'asile. D'un monde opaque. Déliquescent. Tout aspérité dehors. Elle était sa colère, la révolte contre le rationalisme.
Elle amusait à vrai dire  ; tout le monde riait, même nos gamins, de baver sur cet idéaliste écartelé par la modernité... Une histoire d’hygiénisme. 3615 nettoie mes narines - d'héroïne.
La folie se fit dès lors sèche, tranchante. On l'emmura  : en secret. Avec pitié peut-être. Nous, on sait ce qui est bon. Ecoute-nous s'il te plaît. Il faut, il faut que... Foutaises  ! Des idées de médecins de gauche, qui voient eux leur nombril en se penchant. Exercice inutile pour Dimitri  : tout était perdu d'avance. S'il avait cru recroiser Ludivine un jour, cela aurait été sans virgule. Calquer une personne sur un personnage. Un ange de pacotille. L’adolescence.
Alors, dans le fracas de ses échecs, dans les humiliations féminines, il résistait en liant sa vie à son existence  ; au point de ne plus savoir lui-même désentrelasser les images. La promesse. Le charabia qui tourne. Des dentelles et des trompettes d'insoumission. La Pentecôte bien sûr. Car cette fille n'est pas humaine  ! Cette fille... c'est sa folie.

 

HUMEUR DE VICTOIRE (2014)

Eh, la folie ?! Repasse le siècle prochain, quand je ne t'attendrai pas, quand les maux seront cerclés et désagrégés.
Aujourd'hui, il me reste quelques Dahlias à rassembler.

 

JE PARLE EN FOU (2013)

Je suis né angevin, homme, sensible, courageux et fou  ! De signe psychotique bipolaire, j’erre depuis 37 ans dans la constellation des infirmes  : un Christ idiot, tatoué sur l’aorte. Sans yeux, sans main, sans peau, ma sur-émotivité a fait de moi un insensible. Rincé, sans viscère, je traverse sans mal de mon poing ferme mon ventre, si longtemps gonflé de rage, de rigueur et sauvagerie. Quelle force avez-vous affiché dès le début  !?
Je suis fou – je n’ai pas peur des mots. Je convoque la vie pour mieux la défier, les yeux clos, le poing brûlé, tremblant. Ce défi en a heurté plus d’un. Vous réagissiez avec votre savoir. J'ai vomi une bonne fois avant d'entrer en scène. Ma manière de ne pas me livrer entièrement à votre sarcasme.
Quelle aurait été ma vie si j’étais né saint d’esprit  ? J’aurais plein d’amis fidèles  ; mon chien aurait peur de moi  ; je réussirais à jouir d’une pipe au soleil  ; je saurais que les gens n’ont rien contre moi... Je ne serais personne  ! et j’aimerais beaucoup cela.
L’angoisse a squatté en moi pendant trente ans  : murmurante ou déchirante. De fait accepter de vivre revenait à renoncer à la quiétude.
Vous discouriez souvent  : appuyés, agrippés aux pierres de votre tour. Sans écouter. Mes comportements limites, réactions excessives, prises de position exubérantes. Sans regarder d’où je venais. Nous n'usions pas de la même langue... De ma saumure, je crois que je parlais en fou.
Ma vie nourrit mon travail. Aujourd’hui encore. A moins que cela soit l'inverse. Et peu importe en fait.
Je vis dans un monde fait de mots et d’images. Et de Chardonnay. Un monde bizarre mais à moi. J’ai toujours pensé qu’à deux, l’endroit sous-bassé serait agréable. Il l'est encore plus à trois...

 

SANS TITRE (2008)

Où allais-je  ? Je n’en savais déjà plus rien  ; peut-être  chez Chantal. D’ailleurs, je ne sortais pratiquement que pour elle. J'étais la plupart du temps cloîtré dans mon bunker paranoïaque, duquel je surveillais leur existence, celle qui me tuait.
 Je m'enfonçais et aimais soliloquer, seul, que j’aurais donné toute mes richesses pour bétonner un peu plus cet  antre ! L’armer de meurtrières, mâchicoulis et mitrailleuses  automatiques, genre MG42, récupérées librement sur une plage d'Aquitaine. Oui, quel plaisir aurais-je alors eu à braquer tout mon arsenal sur le Mal  !
 Et ces cris, ces cris dans ma tête  ! Et sur les murs blancs de ma chambre, au milieu de photos gothiques –  dans ce paradoxe qui résumait ma peur.


SANS TITRE (2008)

Elle a porté tous les prénoms en trente ans. Tous : fleuris, naïfs, grotesques, vulgaires, sauvages, parfois gais mais rarement, très souvent sinistres et désespérés.
L’amour-amitié ? Expérimenté ! L’amour racinien ? Idem. L’amour-fusion ? Ib. L’amour-fission (le pire !) ? Ib.
L’appel inquiet de la Grand Matrice se voyait détricoté ! Écrabouillée ! Hachée comme un tendre esprit que la Bête apocalyptique aurait joyeusement trépané ! L’état-limite de la haine ? Ancré si longtemps dans mon cœur qu’il était devenu friable comme les os d’un nouveau-né, bâtard, banni par l’existence dès sa conception : à l’ostéogenèse imparfaite.
Je connaissais… les errances nocturnes, l’âme broyée, sanguine, à hurler son absence, ce Nous étranger.
L’alcool, n’importe lequel, en perfusion directe dans le muscle cardiaque. Oui : je la cherchais dans ma nuit éternelle, partout.  Partout et en n’importe qui.
La quête se faisait intarissable. Toujours un peu plus, je m’écorchais, le corps et l’âme en lambeaux. Lentement gangrenés, ils se putréfiaient sous mes yeux vides, sous leur ego de baltringues qui s’autoglorifiaient sadiquement.
Et c’est à l’automne, qu’un jour où la Douleur refaisait surface, au fond du trou – un gouffre immense où plus rien ne comptait, ni mon art, ni ma santé psychique, ni sainteté physique, où la lumière n’existait plus, même pas un bout de vitrail vert, même pas une meurtrière, non rien –, que la Pentecôte et ton cul descendirent enfin sur moi.


MIMETIC ; 10 ANS LYRIQUES (2008)

La première fois que j’ai entendu la musique de Mimetic, c’était en 1996, chez un ami écrivain qui suivait de près les publications discographiques de Moloko+.
Il me dit de m’installer confortablement m’avertissant que l’expérience allait être, jouissivement précisa-t-il, éprouvante.
Il mit directement la plage 7. La voix française de « Gilda » s’éleva dans la pièce. « La haine offre une sensation troublante. Tu ne l’as jamais ressentie ? » Je me souviens très bien de la sensation de mes poils qui, instantanément, contre toute volonté, se dressèrent sur mon épiderme rendu ultra-sensible. Mon âme s’envolait déjà  ; et tout mon être était désormais en éveil, captivé par la musique qui déjà suivait ce premier sample.
La rythmique qui commençait, son ampleur, sa force, les couches sonores qui, progressivement, se superposaient les unes aux autres…  : tout y était, pour un son d’exception. Grâce, magie, musicalité, emphase (je pensais à Wagner), mystique. Mimetic  : une élévation musicale, mieux  : spirituelle  !
Tout cela formait un tout homogène, harmonieux. Une perfection pour l’âme  ; et pour le corps, mon corps, qui frissonnait encore et encore, à n’en plus finir…

J’achetai très vite l’album.
Et quelle ne fut pas ma surprise et ma joie lorsque je reconnus, sur le morceau «  Overraise  », un sample d’« Andrei Roublev ». Ces pleurs, divines, surréalistes, qui avaient ému mon cœur à la vision du film, l’émouvaient à nouveau, là, mélangé à la musique de Jérôme Soudan. Et c’était à peine croyable : Tarkovski si bien réintégré, si bien utilisé !
Combien de fois depuis écouté-je ce disque  ? Devenu si familier…
Cet album synthétique (à la perfection) de tellement de courants  : l’électronique mais chaude, sucrée, esthétique, envolée  ; l’esprit rebelle du rock  ; l’harmonie du classique. Un tout formidable et si cohérent  !

Et puis, la suite, toute la suite, les 15 albums, avaient, par magie, la même énergie et la même force.

J’envisageai alors immédiatement une collaboration  ; mais il me fallut 7 ans pour rencontrer Jérôme, pour unir nos forces.
Et, même si le travail à deux connait parfois des difficultés et des heurts, je suis aujourd’hui fier, heureux et chanceux que Jérôme ait composé deux B.O. pour moi.
Que ce travail se renouvelle ou non, la musique de Mimetic aura été capitale dans ma vie de fan de musique (alors que Mimetic naissait, 1996), jusqu’à dans ma vie de cinéaste (alors qu’il s’apprêtait déjà à fêter sa première décennie, 2007).

Merci à Jérôme. Et bon vent à Mimetic.


TEXTE HOMMAGE A LÉO FERRÉ : A LA MANIÈRE DE CELUI-CI (2002)


Écoute mec, écoute…
Écoute…

Article 1  : faire semblant
On fait tous semblant
Pour le soucis, pour le cortex, pour le piano et les poètes.
Dans le silence de tes nuits
Tu noircis fièrement tes gammes de sperme
Ton lit de folie, tes mots de rouge.
Ferré, maudit  ?
Peut-être, mais nous sommes tous des maudits
Il suffit de s’en masturber la tronche
Passons, veux-tu. Ces années-là. Passons.

Ces formules de Paname à deux sous
Tes formules anonymes pour un succès irréel
Pour tes amours d’enfant.
Des tonnes d’adolescence amères
Liquides, sur les plages de Bretagne
Ici ou  là
Du Guesclin ou ailleurs
Quand tu appelles ça le bonheur
Et que tu n’y crois pas une éternité.
Passons.

Article 2  : ne rien confier
Ne rien attendre surtout                                 
Surtout pas en cet avril 68
Cet avril de ton cul à la poudre nomade
Et c’est Perch-Rigal qui pleure
Perdrigal qui fout le camp
Boum  ! boum  ! deux balles dans ta tête, c’est tout comme
Quand l’âge adulte t’envulve et t’enserre,
Loin de ton imaginaire – carte.

Cette tournée de l’enfer aux bras de ta nouvelle
Les nouvelles de la roulette qui se mettent du rouge au front
Tu n’entends rien mais tu sens, tu sens
Allô  ? Allô  ? Madeleine  ?
Trop tard  !
Une balle dans chaque tête, c’est tout comme

Et c’est le bonheur Zaza qui s’en va faire un tour
Sur les trottoirs glacés de la pute de Cahors
Dans les salles de l’ennui, aux théâtres des cons.
Quand tu le tiens, le bonheur, faut lui mettre sa laisse  !
Sinon il se barre  ! Le bonheur, ça découche. Toujours  !

Elle est loin la mer. Elle est loin.
Le sable d’or et la grève  -  dentelle
Les tuiles qui s’ovnisent dans la gueule des gens
Dans la tronche des cons.
Les fleurs noires, des fleurs opaques pour les imbéciles
Ces gens ça gueule  !
Toujours ça gueule  !
Et quand il faudrait qu’ils l’ouvrent
Ils soliloquent à mi-mot et finissent par se taire
Très occupés, là-bas,
Au pays du silence et des abonnés manquants.

_  Alors, Ferré, on t’a pas beaucoup vu sur les barricades  !
_  Alors, Ferré, y paraît qu’t’as des usines  ?

Article 3  : vivre pour soi
L’autre, t’y reviendras, on y revient toujours
Ils ont les moyens  :
L’ordinateur, la télépathie, la génétique. Le téléphone  !
C’est aussi ça leur méthode.

La peur, toujours la peur.
Tu étais noir, qu’importe  !
Tu étais rouge, ah bon  ?
Et réflexion faite, on s’en fout.
Moi, je m’en fous.
Et pourtant, ça jouit rue d’Alésia, rue Pershing
La petite lorgnette des juridico-cultureux

_ Tu vois quelque chose  ?
_ Non, j’vois rien  !
_ Tant pis, on fera avec  !

Ça jouit et ça gicle des tonnes d’inconvenances sur les rotatives du sensas
Un train en retard, toujours un train de retard
Sur les quais des partouzes bourgeoises, au sortir des usines.

C’est Ferré qui s’enfuit, c’est Ferré qu’on assaille et qui s’en moque
C’est Ferré qui amuse maintenant qu’il est loin
Alors, les gens, avec le temps on finit par aimer  ?
Peut-être.

Le soleil  ! le soleil de Toscane
Loin du vacarme de la scène et du public sourd, aveugle
Qui brûle l’épiderme du repos.
Et tu capitalises ton cancer en silences heureux
En respirations séchées, en demi-sourires gelés.
Enfin tu jouis, mec.
Et bientôt tu jouiras pour trois, quatre, cinq
Au final, quand tu vois un couple dans la rue,
Tu gardes le trottoir, hein  ?

Article 4  : la liberté, c’est notre liberté
Regarde-la, rejoins-les, sinon t’es coincé  !
Marie-Christine  : débalayée  !
Mathieu  : poster de couv’
Et les deux petites qui t’attendent, qui t’espèrent pour crier.
Les enfants, ça crie. C’est leur errance.
Et quand ça crie, tu pleures.
Alors regarde-la, rejoins-les  !
La liberté  : l’aliénation joyeuse  !
Alors aliène-toi, aliène-toi  !

C’est Ravel, c’est Debussy
Et bientôt c’est Ferré
C’est Verlaine, c’est Rutebeuf
Et déjà c’est Ferré
Et c’est le phila-machin de Monaco que tu ordonnes
Que tu cristallises pour toi
Rien que pour toi
En égoïsme jouissif, en rancune paternelle.
Entendre jouer sa musique, c’est 1000 fois faire l’amour, non  ?

Il est loin le maudit
Il est loin l’aliéné volontaire des ces Jolies Mômes
Et c’est celui-ci qu’on aime
Moi, c’est c’ui-là que j’aime  !
Sur la plage, cette fois, le sable bêle
Bien beige
Et déjà mort-doré d’infini, et pour longtemps
Ce temps qui passe en silence, en accords, en mots,
8/7/8/7
mais en silence.
C’est bon le temps qui passe, non… quand il est bon

Et puis le temps qui s’arrête, qui se retourne vers l’infini
Qui prend sa pause.
Ce bide du show-business
Ce miracle des voyelles
Là-bas, en l’an 10.000, en l’an 10.000
Pour la fiancée de l’ombre
Pour son sourire d’ingénue et ses lèvres carmins
Là-bas, en l’an 10.000
Où dieu fait son fier, où dieu joue son maquereau.

Et ici, sur l’air marin de tes EP glacés.
Miserere, Ferré, du fond des anonymes.