Rodolphe Viémont

« Le suicide est quelque chose qui s'organise dans le silence du cœur, comme une œuvre d'art. »
Albert Camus
Rodolphe Viémont

Pour Ernestine [en cours]


Production : Olivier Chantriaux pour Filmo
Musique originale : François Couturier
Interprétation du texte : Robinson Stévenin


 

SYNOPSIS

Je suis père, cinéaste et bipolaire. La naissance de ma fille a bouleversé mon rapport à ma maladie et mon travail, jusque-là très liés : l’art que je défendais jusque-là naissant dans la folie et la douleur.

 

NOTE D'INTENTION (extrait du dossier de production)

« Humeur Liquide »
Ce projet est un prolongement de mon précédent documentaire, « Humeur Liquide », qui traitait de ma bipolarité, de celle de ma femme et de notre désir d’enfant alors que la maladie est partiellement génétique. Le film se clôturait sur notre décision d’accueillir la vie et de concevoir un enfant. Ernestine est né en janvier 2016.

Art / bipolarité
2016 : « Humeur Liquide » fait l’objet d’une trentaine de soirées projection / débat. Je suis surpris (à toutes les séances !), alors que cela n’est pas le sujet du film, d’avoir des questions sur le rapport entre la bipolarité et l’art. Le sujet fascine. Il est vrai que la bipolarité est souvent appelée « maladie des grands hommes » et que depuis « L’Homme de génie et la Mélancolie » d’Aristote, elle est associée aux grands artistes.
Je me suis intéressé moi aussi à ces liens que je trouve réels mais aussi surannés. Ainsi je réponds toujours la même chose aux questions de la salle : oui, la bipolarité par le décalage de perception qu’elle opère donne un regard singulier au spectateur ; oui, la phase maniaque par l’énergie qu’elle amène est un grand plus dans le processus créatif. Mais la maladie ne crée pas le talent, encore moins le génie ; seuls 10% des bipolaires ont une activité artistique !
Ces questions du public, systématiques, m’ont convaincu qu’un nouveau film était là, que je devais peut-être témoigner, à ma façon, et plus sincèrement possible, de la question.

L’art doloriste
J’ai toujours établi un lien entre ma maladie et mon écriture. J’ai vécu pendant 20 ans en étant persuadé que ma souffrance, plus que bénéfique, était indispensable à mon travail. Un art heureux, c’était pour moi un art de seconde zone ! J’étais incapable de savoir si ce que je créais en manie était ou pas de meilleure qualité, mais je vivais dans cette croyance qu’elle était indispensable à mon processus de création.
Je crois le sujet commun à de nombreux artistes. Mais peu en parlent comme d’un élément de vie subi. Ils lient leur travail et leur souffrance, voire leur autodestruction, comme si c’était un libre arbitre (j’ai d’ailleurs une fascination pour ces artistes-là, les Bukowski, Lautréamont, Cobain…) Mais au départ du mécanisme « je me détruis pour trouver l’art juste et absolu », il y a les névroses, les peurs, les accidents de la vie… Libre après d’en faire un dogme créatif… ou de travailler suffisamment sur soi pour tuer ce fantasme doloriste. Moi, en tout cas, je n’ai rien choisi. J’essaye de vivre avec ce feu qui me ronge de la meilleure façon que je peux, en essayant de ne blesser personne et c’est précisément le sujet de « Pour Ernestine » : comment composer vie artistique fantasmée et romantique et réalité de la paternité (un peu comme un yin et un yang).

Ernestine et Laurence
Car face à cette douleur (« mal de vivre et « vivre mal »), il y a Ernestine et mon amour pour elle : pas celui qui naîtrait par magie avec la naissance de son enfant, mais celui qui se construit, quand on rencontre l’autre, quand on « s’apprivoise ». Celui qui fait qu’in fine on peut donner sa vie par amour, et non par morale, par habitude, parce que cela se fait, parce c’est notre devoir. L’amour que je porte à ma fille est magique car il est passé de « je dois faire (ou ne pas faire) telle ou telle chose pour elle » à « je suis heureux de faire ces choses pour elle ».
Plus j’avance dans ma relation avec Ernestine, plus cet amour tend à s’approcher de celui que j’éprouve pour Laurence, dans ce qu’il se construit.

Politiquement incorrect ?

J’ai choisi de poser mes tripes sur la table, sans jamais me protéger ou chercher à me protéger du regard bien naturellement critique du spectateur. Un père de famille qui met (au milieu du film) dans la balance sa fille et son art : quelle horreur ! Et c’est vrai que c’est horrible. Mais je ne me voyais pas contourner dans l’écriture ce sentiment. Ce sont cette sincérité et cette mise à nu totale qui rendent le propos compréhensible (je l’espère touchant).
Ce qui est aussi incorrect est d’avouer à quel point la manie, la phase haute de la maladie, est « bonne », de la poser comme une drogue. Je mets, là aussi, les pieds dans le plat pour faire comprendre le shoot qu’est l’énergie maniaque et comment on peut se mettre en danger pour le retrouver, ne serait-ce que quelques heures.
J’ai voulu ce film entier, sans détour. Je ne dis pas « l’amour c’est comme ça », « l’art c’est comme ça » ; je dis que moi j’ai vécu tout cela ainsi, et que cela peut éventuellement nourrir le spectateur.

« Autofiction » 
--> « autodocu »
Ce film s’inscrit dans la tradition des documentaires autobiographiques. S’il contient bien quelques séquences de journal intime, « Pour Ernestine » est construit autour d’une narration ample, incarnée par une longue voix-off : un point de vue totalement subjectif qui s’assume et ne nécessite pas l’installation d’interviews ou de points de vue extérieurs. Je me sens donc là plus proche d’Olivier Py avec son « Méditerranée » (voix-off démiurge, film documentaire de montage) que de « La Pudeur ou l’Impudeur » d’Hervé Guibert.
Quelques éléments font que « Pour Ernestine » frôle par moment l’exercice de fiction : le flash-back tend le propos ; je raconte cette « expérience » a posteriori et je ne cherche pas à tromper le spectateur là-dessus ; l’arrêt du Zyprexa est un nœud dramatique ; et le happy-end ressemble à un post-climax. Mais le film reste dans le cadre documentaire : je n’ai rien réécrit. C’est la vie qui, parfois, contient en elle-même une tension dramatique naturelle.
J’ai travaillé en ayant en tête un mouvement littéraire, débutant, d’essais autobiographiques que je repère (à tort ou à raison) dans la littérature actuelle : Nicole Caligaris, Mathieu Riboulet, Patrick Deville... Je trouve aussi ces intentions dans la BD françaises contemporaines, mêlant de l’autofiction à du document. C’est ce patchwork cinématographique que je propose : du factuel, du data, de la poésie, du docu-fiction, de la littérature…
J’avais déjà inconsciemment tenté des choses avec la « Lettre à Julia » en 2006 et « La Loire chuchotera toujours ton nom » en 2011. C’est un cinéma que je voudrais défendre à l’avenir.

(...)