Rodolphe Viémont

« La maison n’accepte pas l’échec ! »
RV
Rodolphe Viémont

Textes divers

 

 CETTE FILLE, C'EST SA FOLIE (2015)

C'est un poème rugueux, acide, métallique. Un poème à l'encre. Barbouillages. Un oiseau à terre. Mutilé. Un jeu marin. Son cauchemar.
Ce vide fut une éternité  : sans stop, ni voie libre. Les tripes à l'air à chercher, fureter comme un dément. Se raccrocher à trois fois rien  ; un sourire, un frôlement de vêtement. Se ridiculiser, se faire ridiculiser. Tu n'es qu'un enfant, Dimitri  ! C'était vrai  : il n'était qu'un gamin poétique, candide, immature  ; qu'un gamin qui attendait en silence mais rageur son grand miracle. Un dénouement l'aveugle. Son appel était sauvage, inutile, inaudible. Du moins que personne ne voulait ou pouvait entendre. Alors quoi  ? Convoquer l’absente terrorisant son monde  : en fasciste. Avec sa petite bombe de mots  : acérée, égoïste. Poétiser le noir. Oui, c'était ça  ! S'écarteler publiquement pour gagner les regards. Les fixer. Déguster.
Ludivine, la fille albatros, se faisait alors invisible  ; impossible à harponner, aussi paumée que lui. Il t'imaginait en Don Quichotte de banlieue. Mais n'était qu'un clown élevé parmi les sauvages. Pourtant... Une sœur (jumelle) sexuée. Une odeur inconnue.
Pour patienter, il s'enfonçait, s'infiltrait en lui jusqu'à la noyade. Ces évasions rendaient l'attente supportable, au milieu de ce chaos. Une émotion sanguine. Sa voix était douce. Cette beauté était pourtant née au fond de l'asile. D'un monde opaque. Déliquescent. Tout aspérité dehors. Elle était sa colère, la révolte contre le rationalisme.
Elle amusait à vrai dire  ; tout le monde riait, même nos gamins, de baver sur cet idéaliste écartelé par la modernité... Une histoire d’hygiénisme. 3615 nettoie mes narines - d'héroïne.
La folie se fit dès lors sèche, tranchante. On l'emmura  : en secret. Avec pitié peut-être. Nous, on sait ce qui est bon. Ecoute-nous s'il te plaît. Il faut, il faut que... Foutaises  ! Des idées de médecins de gauche, qui voient eux leur nombril en se penchant. Exercice inutile pour Dimitri  : tout était perdu d'avance. S'il avait cru recroiser Ludivine un jour, cela aurait été sans virgule. Calquer une personne sur un personnage. Un ange de pacotille. L’adolescence.
Alors, dans le fracas de ses échecs, dans les humiliations féminines, il résistait en liant sa vie à son existence  ; au point de ne plus savoir lui-même désentrelasser les images. La promesse. Le charabia qui tourne. Des dentelles et des trompettes d'insoumission. La Pentecôte bien sûr. Car cette fille n'est pas humaine  ! Cette fille... c'est sa folie.

 

HUMEUR DE VICTOIRE (2014)

Eh, la folie ?! Repasse le siècle prochain, quand je ne t'attendrai pas, quand les maux seront cerclés et désagrégés.
Aujourd'hui, il me reste quelques Dahlias à rassembler.
 

JE PARLE EN FOU (2013)

Je suis né angevin, homme, sensible, courageux et fou  ! De signe psychotique bipolaire, j’erre depuis 37 ans dans la constellation des infirmes  : un Christ idiot, tatoué sur l’aorte. Sans yeux, sans main, sans peau, ma sur-émotivité a fait de moi un insensible. Rincé, sans viscère, je traverse sans mal de mon poing ferme mon ventre, si longtemps gonflé de rage, de rigueur et sauvagerie. Quelle force avez-vous affiché dès le début  !?
Je suis fou – je n’ai pas peur des mots. Je convoque la vie pour mieux la défier, les yeux clos, le poing brûlé, tremblant. Ce défi en a heurté plus d’un. Vous réagissiez avec votre savoir. J'ai vomi une bonne fois avant d'entrer en scène. Ma manière de ne pas me livrer entièrement à votre sarcasme.
Quelle aurait été ma vie si j’étais né saint d’esprit  ? J’aurais plein d’amis fidèles  ; mon chien aurait peur de moi  ; je réussirais à jouir d’une pipe au soleil  ; je saurais que les gens n’ont rien contre moi... Je ne serais personne  ! et j’aimerais beaucoup cela.
L’angoisse a squatté en moi pendant trente ans  : murmurante ou déchirante. De fait accepter de vivre revenait à renoncer à la quiétude.
Vous discouriez souvent  : appuyés, agrippés aux pierres de votre tour. Sans écouter. Mes comportements limites, réactions excessives, prises de position exubérantes. Sans regarder d’où je venais. Nous n'usions pas de la même langue... De ma saumure, je crois que je parlais en fou.
Ma vie nourrit mon travail. Aujourd’hui encore. A moins que cela soit l'inverse. Et peu importe en fait.
Je vis dans un monde fait de mots et d’images. Et de Chardonnay. Un monde bizarre mais à moi. J’ai toujours pensé qu’à deux, l’endroit sous-bassé serait agréable. Il l'est encore plus à trois...

 

SANS TITRE (2008)

Où allais-je  ? Je n’en savais déjà plus rien  ; peut-être  chez Chantal. D’ailleurs, je ne sortais pratiquement que pour elle. J'étais la plupart du temps cloîtré dans mon bunker paranoïaque, duquel je surveillais leur existence, celle qui me tuait.
 Je m'enfonçais et aimais soliloquer, seul, que j’aurais donné toute mes richesses pour bétonner un peu plus cet  antre ! L’armer de meurtrières, mâchicoulis et mitrailleuses  automatiques, genre MG42, récupérées librement sur une plage d'Aquitaine. Oui, quel plaisir aurais-je alors eu à braquer tout mon arsenal sur le Mal  !
 Et ces cris, ces cris dans ma tête  ! Et sur les murs blancs de ma chambre, au milieu de photos gothiques –  dans ce paradoxe qui résumait ma peur.


SANS TITRE (2008)

Elle a porté tous les prénoms en trente ans. Tous : fleuris, naïfs, grotesques, vulgaires, sauvages, parfois gais mais rarement, très souvent sinistres et désespérés.
L’amour-amitié ? Expérimenté ! L’amour racinien ? Idem. L’amour-fusion ? Ib. L’amour-fission (le pire !) ? Ib.
L’appel inquiet de la Grand Matrice se voyait détricoté ! Écrabouillée ! Hachée comme un tendre esprit que la Bête apocalyptique aurait joyeusement trépané ! L’état-limite de la haine ? Ancré si longtemps dans mon cœur qu’il était devenu friable comme les os d’un nouveau-né, bâtard, banni par l’existence dès sa conception : à l’ostéogenèse imparfaite.
Je connaissais… les errances nocturnes, l’âme broyée, sanguine, à hurler son absence, ce Nous étranger.
L’alcool, n’importe lequel, en perfusion directe dans le muscle cardiaque. Oui : je la cherchais dans ma nuit éternelle, partout.  Partout et en n’importe qui.
La quête se faisait intarissable. Toujours un peu plus, je m’écorchais, le corps et l’âme en lambeaux. Lentement gangrenés, ils se putréfiaient sous mes yeux vides, sous leur ego de baltringues qui s’autoglorifiaient sadiquement.
Et c’est à l’automne, qu’un jour où la Douleur refaisait surface, au fond du trou – un gouffre immense où plus rien ne comptait, ni mon art, ni ma santé psychique, ni sainteté physique, où la lumière n’existait plus, même pas un bout de vitrail vert, même pas une meurtrière, non rien –, que la Pentecôte et ton cul descendirent enfin sur moi.


MIMETIC ; 10 ANS LYRIQUES (2008)

La première fois que j’ai entendu la musique de Mimetic, c’était en 1996, chez un ami écrivain qui suivait de près les publications discographiques de Moloko+.
Il me dit de m’installer confortablement m’avertissant que l’expérience allait être, jouissivement précisa-t-il, éprouvante.
Il mit directement la plage 7. La voix française de « Gilda » s’éleva dans la pièce. « La haine offre une sensation troublante. Tu ne l’as jamais ressentie ? » Je me souviens très bien de la sensation de mes poils qui, instantanément, contre toute volonté, se dressèrent sur mon épiderme rendu ultra-sensible. Mon âme s’envolait déjà  ; et tout mon être était désormais en éveil, captivé par la musique qui déjà suivait ce premier sample.
La rythmique qui commençait, son ampleur, sa force, les couches sonores qui, progressivement, se superposaient les unes aux autres…  : tout y était, pour un son d’exception. Grâce, magie, musicalité, emphase (je pensais à Wagner), mystique. Mimetic  : une élévation musicale, mieux  : spirituelle  !
Tout cela formait un tout homogène, harmonieux. Une perfection pour l’âme  ; et pour le corps, mon corps, qui frissonnait encore et encore, à n’en plus finir…

J’achetai très vite l’album.
Et quelle ne fut pas ma surprise et ma joie lorsque je reconnus, sur le morceau «  Overraise  », un sample d’« Andrei Roublev ». Ces pleurs, divines, surréalistes, qui avaient ému mon cœur à la vision du film, l’émouvaient à nouveau, là, mélangé à la musique de Jérôme Soudan. Et c’était à peine croyable : Tarkovski si bien réintégré, si bien utilisé !

Combien de fois depuis écouté-je ce disque  ? Devenu si familier…
Cet album synthétique (à la perfection) de tellement de courants  : l’électronique mais chaude, sucrée, esthétique, envolée  ; l’esprit rebelle du rock  ; l’harmonie du classique. Un tout formidable et si cohérent  !

Et puis, la suite, toute la suite, les 15 albums, avaient, par magie, la même énergie et la même force.

J’envisageai alors immédiatement une collaboration  ; mais il me fallut 7 ans pour rencontrer Jérôme, pour unir nos forces.
Et, même si le travail à deux connait parfois des difficultés et des heurts, je suis aujourd’hui fier, heureux et chanceux que Jérôme ait composé deux B.O. pour moi.
Que ce travail se renouvelle ou non, la musique de Mimetic aura été capitale dans ma vie de fan de musique (alors que Mimetic naissait, 1996), jusqu’à dans ma vie de cinéaste (alors qu’il s’apprêtait déjà à fêter sa première décennie, 2007).

Merci à Jérôme. Et bon vent à Mimetic. »


TEXTE HOMMAGE A LÉO FERRÉ : A LA MANIÈRE DE CELUI-CI (2002)


Écoute mec, écoute…
Écoute…

Article 1  : faire semblant
On fait tous semblant
Pour le soucis, pour le cortex, pour le piano et les poètes.
Dans le silence de tes nuits
Tu noircis fièrement tes gammes de sperme
Ton lit de folie, tes mots de rouge.
Ferré, maudit  ?
Peut-être, mais nous sommes tous des maudits
Il suffit de s’en masturber la tronche
Passons, veux-tu. Ces années-là. Passons.

Ces formules de Paname à deux sous
Tes formules anonymes pour un succès irréel
Pour tes amours d’enfant.
Des tonnes d’adolescence amères
Liquides, sur les plages de Bretagne
Ici ou  là
Du Guesclin ou ailleurs
Quand tu appelles ça le bonheur
Et que tu n’y crois pas une éternité.
Passons.

Article 2  : ne rien confier
Ne rien attendre surtout                                 
Surtout pas en cet avril 68
Cet avril de ton cul à la poudre nomade
Et c’est Perch-Rigal qui pleure
Perdrigal qui fout le camp
Boum  ! boum  ! deux balles dans ta tête, c’est tout comme
Quand l’âge adulte t’envulve et t’enserre,
Loin de ton imaginaire – carte.

Cette tournée de l’enfer aux bras de ta nouvelle
Les nouvelles de la roulette qui se mettent du rouge au front
Tu n’entends rien mais tu sens, tu sens
Allô  ? Allô  ? Madeleine  ?
Trop tard  !
Une balle dans chaque tête, c’est tout comme

Et c’est le bonheur Zaza qui s’en va faire un tour
Sur les trottoirs glacés de la pute de Cahors
Dans les salles de l’ennui, aux théâtres des cons.
Quand tu le tiens, le bonheur, faut lui mettre sa laisse  !
Sinon il se barre  ! Le bonheur, ça découche. Toujours  !

Elle est loin la mer. Elle est loin.
Le sable d’or et la grève  -  dentelle
Les tuiles qui s’ovnisent dans la gueule des gens
Dans la tronche des cons.
Les fleurs noires, des fleurs opaques pour les imbéciles
Ces gens ça gueule  !
Toujours ça gueule  !
Et quand il faudrait qu’ils l’ouvrent
Ils soliloquent à mi-mot et finissent par se taire
Très occupés, là-bas,
Au pays du silence et des abonnés manquants.

_  Alors, Ferré, on t’a pas beaucoup vu sur les barricades  !
_  Alors, Ferré, y paraît qu’t’as des usines  ?

Article 3  : vivre pour soi
L’autre, t’y reviendras, on y revient toujours
Ils ont les moyens  :
L’ordinateur, la télépathie, la génétique. Le téléphone  !
C’est aussi ça leur méthode.

La peur, toujours la peur.
Tu étais noir, qu’importe  !
Tu étais rouge, ah bon  ?
Et réflexion faite, on s’en fout.
Moi, je m’en fous.
Et pourtant, ça jouit rue d’Alésia, rue Pershing
La petite lorgnette des juridico-cultureux

_ Tu vois quelque chose  ?
_ Non, j’vois rien  !
_ Tant pis, on fera avec  !

Ça jouit et ça gicle des tonnes d’inconvenances sur les rotatives du sensas
Un train en retard, toujours un train de retard
Sur les quais des partouzes bourgeoises, au sortir des usines.

C’est Ferré qui s’enfuit, c’est Ferré qu’on assaille et qui s’en moque
C’est Ferré qui amuse maintenant qu’il est loin
Alors, les gens, avec le temps on finit par aimer  ?
Peut-être.

Le soleil  ! le soleil de Toscane
Loin du vacarme de la scène et du public sourd, aveugle
Qui brûle l’épiderme du repos.
Et tu capitalises ton cancer en silences heureux
En respirations séchées, en demi-sourires gelés.
Enfin tu jouis, mec.
Et bientôt tu jouiras pour trois, quatre, cinq
Au final, quand tu vois un couple dans la rue,
Tu gardes le trottoir, hein  ?

Article 4  : la liberté, c’est notre liberté
Regarde-la, rejoins-les, sinon t’es coincé  !
Marie-Christine  : débalayée  !
Mathieu  : poster de couv’
Et les deux petites qui t’attendent, qui t’espèrent pour crier.
Les enfants, ça crie. C’est leur errance.
Et quand ça crie, tu pleures.
Alors regarde-la, rejoins-les  !
La liberté  : l’aliénation joyeuse  !
Alors aliène-toi, aliène-toi  !

C’est Ravel, c’est Debussy
Et bientôt c’est Ferré
C’est Verlaine, c’est Rutebeuf
Et déjà c’est Ferré
Et c’est le phila-machin de Monaco que tu ordonnes
Que tu cristallises pour toi
Rien que pour toi
En égoïsme jouissif, en rancune paternelle.
Entendre jouer sa musique, c’est 1000 fois faire l’amour, non  ?

Il est loin le maudit
Il est loin l’aliéné volontaire des ces Jolies Mômes
Et c’est celui-ci qu’on aime
Moi, c’est c’ui-là que j’aime  !
Sur la plage, cette fois, le sable bêle
Bien beige
Et déjà mort-doré d’infini, et pour longtemps
Ce temps qui passe en silence, en accords, en mots,
8/7/8/7
mais en silence.
C’est bon le temps qui passe, non… quand il est bon

Et puis le temps qui s’arrête, qui se retourne vers l’infini
Qui prend sa pause.
Ce bide du show-business
Ce miracle des voyelles
Là-bas, en l’an 10.000, en l’an 10.000
Pour la fiancée de l’ombre
Pour son sourire d’ingénue et ses lèvres carmins
Là-bas, en l’an 10.000
Où dieu fait son fier, où dieu joue son maquereau.

Et ici, sur l’air marin de tes EP glacés.
Miserere, Ferré, du fond des anonymes.