Rodolphe Viémont

« La société littéraire, c'est encore la société ! »
Léo Ferré, « Préfaces »
Rodolphe Viémont

Vertiges


Poèmes écrits entre 1993 et 1998 [inédits]

PRÉSENTATION

Ces textes ont entre dix et quinze ans. Ils sont ma jeunesse. Ma jeune d’auteur. D’auteur maniaco-dépressif.
Ces textes sont indissociables de ce mal et de ses délires psychiatriques. Ils les ont inspirés, façonnés. C’est la maniaco-dépression qui m’a rendu prolixe et créatif. Une création de la douleur, dans une permanente pulsion de mort mais une création très forte, boulimique, intense et habitée : où se situe la limite entre l'hypersensibilité et la folie ?
Chaque cri, chaque crise s’incarnaient immédiatement en un texte de plus, s’entassant les uns sur les autres.

200 poèmes.


SIX EXTRAITS DU RECUEIL


Des novas rouges, mes yeux fixes et déments,
De l’air brûlant, du soufre sur mon cœur,
Quelques images d’Apocalypse agglutinées, comme un cancer sur ma mémoire, au fond du noir, toutes cellules brûlées…
Camisole de neuroleptique
Le brouillard isole
Dans ma cage de doutes, à renifler ce qui peut l'être encore
J’ai envie de pleurer, de vomir.
Je respire mal, en quête d’un liquide amniotique originel
Je cherche désespérément à savoir si, là, au fond de moi, traversant de mon poing mes viscères chaudes, je suis un peu vivant ; encore un peu.
Ce sont alors autant de jours, autant de nuits, enfermé, prisonnier de mon état de disgrâce que Dieu impose les mauvais jours
Je suis seul dans mon délire,
Je n’ai pas encore 18 ans, mais déjà je ne pense plus qu’à une chose : m’en aller…
Et m’en aller à pas non feutrés, voyez-vous !
Dans une fureur totale, dramatique
Pour que tous réalisent…
Oui ! J’aimerais beaucoup assister à mes propres funérailles.

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 "L'Homme d'Hiroshima" de Jean Lurçat

Vous n’êtes pas encore là, mais vous rapprochez toutefois vivement.
Avec votre raison, votre hégémonie, votre puissance
Je vois la Cène dans les livres mais ne comprends plus
Le mouvement, toujours le mouvement
Respirer, chercher à impressionner le film, en condenser les images
Cela serait mon travail de justice
Nulle sensation en moi que celle de mon crâne trépané, à vif, surexcité, ouvert comme une carcasse de poulet !
Cracher l'écume l’amertume
Comme un damné, ivre-mort de folie, je reste tétanisé
Avec le seul espoir de sentir rapidement dans mon cou le souffle libérateur de Sainte Lilith.

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Pour l’ultime et grand voyage de la poésie
Je choisis de me détruire : pour la forme, en dandy clinquant
Mesurer et surprendre la course du fleuve, dans ce fantasmatique désert de liberté que m’offre l’angoisse.
Être à la ferveur de soi-même.
Être plus que tout.
Une absolue détermination, souvent faite d'idiotie
Vitesse excessive pour une passion commune
Est-ce déjà l’heure, papa ?
Regarder autour de soi,
Rire des rappels brumeux du public.

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Si tu étais là, toi qui n’as pas de visage
Que j’appelle, qui n’est que songe,
Dont la chaleur de la bouche et l’humidité du sexe ne sont qu’abstraction
Je quitterais d'un bond ce lit de mendiant
Sais-tu que je t’aime à me livrer ? Ils l'ont compris, eux, et ils m’attendent
Sans bruit, sans vie, sans mort, juste dans le lent courant du fleuve
J'attends ton étreinte, de celle qui efface les esprits dérangeants et dérangés
Habile et sournoise
Il nous nourrira de son sang, vous dîtes ?
Notre Père, qui êtes odieux, que votre volonté soit fête... Hymen.

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Ton esprit hégémonique a mâché le mien
Tu es un mal absent et tranquille, qui saisit tout entier, et dont je ne pouvais ressortir indemne...
Elle attendait, résignée, sur ce mur qui nous séparait et qui était sa liberté
Son sang sucré ne coulera jamais en mes veines
Il fait t'en faire une raison, petit
J’ai juste le regret de ne m’être pas tué dans cette courte euphorie qui te liait à moi par malentendu
Où j’en aurais été enfin capable, sans faim, de rire.

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Quand on a trop pleuré,
Quand les larmes sont sèches,
Il est un instant où la douleur est amère ou futile.
C’est un bon moment pour mourir
JH cherche JF, 15-20 ans,
Assez maso pour supporter sa folie,
Écorchée pour s’éprendre d’un handicapé de la vie.
Écrire à Dieu, qui transmettra…