Rodolphe Viémont

« Ne cours pas après la poésie. Elle pénètre toute seule par les jointures (ellipses). »
Robert Bresson in « Notes sur le cinématographe »
Rodolphe Viémont

Editiorial "Pour Ernestine"

 

INTIME, CLINIQUE ET LYRIQUE


Je ne suis pas un cinéaste, je ne suis pas un auteur ; je suis un artiste indéfini qui œuvre pour une dictature de la poésie, peu importe les axes, les dimensions, les lignes de fuite et les chapelles. Zéro dogme, aucune école. Je ne fais que malaxer les matières, dans un seul but de produire de la beauté : poésie partout, tout le temps, en grands lacets, en passages zigzagués. L’émotion. Le reste n’est que tambouille d’artiste, mécanique privée. Ainsi ai-je crédité « Pour Ernestine » de « poème cinématographique » et non de « film » comme il est d’usage.
Je n’ai jamais rien calculé dans mon travail. Je ne produis que ce que je ressens comme urgent, vital, impossible à taire : le plus profond, le plus cru, le plus brûlant. J’ai toujours fonctionné comme ça. Puiser ma matière artistique dans mes intestins et mes désordres psychiatriques, amoureux, misanthropes, est ma manière, un peu simpliste mais puissante car animale, de ne pas mourir. Je suis un artiste fondamentalement rock – même si ce terme est très flou. Adepte d’une violence crue, une rudesse punk, je revendique mon droit d’être borderline et freaks. Je ne cache rien, un artiste n’a rien à cacher (il a tout à cracher, à faire jaillir : d’une immense saignée… ou de la culture savante et méthodique des petites choses infinies).
Cela veut-il dire dès lors que mon travail n’intéresserait que moi ? Non ! car je cherche l’alchimie en permanence. Deleuze disait que l’art ne peut pas être « une petite affaire privée » et il avait mille fois raison. Je travaille de l’intime à l’universel. Pour le monde. En cela, « Pour Ernestine » sonne comme une œuvre mature dans mon univers : il y s’agit de transformer le punk et la colère en une élévation permanente. S’étirer vers la lumière. « Pour Ernestine » n’est pas un ego-trip onanique, il dit plutôt certaines des appréhensions universelles qui parcourent tout parent, tout artiste, n’importe qui réfléchit à ce que c’est que de transmettre, de laisser, de donner, d’aimer…
Dans le naturalisme sociologique qui domine aujourd’hui le documentaire, « Pour Ernestine » sonne comme un objet filmique mal identifié. D’autant qu’il prône le lyrisme à tous les étages. Je prie chaque matin pour un art plein, qui déglingue, retourne. Un art fait de sueur, de sperme et de sang et qui finit par s’étirer vers la lumière et la beauté. Alors je demande : en quoi penser l’homme dans ses sociétés serait-il plus cohérent, ou orthodoxe cinématographiquement que de penser l’homme dans le cosmos ? De reste, je ne considère pas que mon travail soit dépolitisé : je me sens en résistance à une vitesse et un consumérisme déplorables. Et développer son art en exacte ligne parallèle à sa vie est je crois aussi un acte de cohérence fort au regard de notre société d’apparence 2.0.

Paris, le 16 août 2018