Rodolphe Viémont

« Je lis des poètes mystiques, j’écoute The XX, et pour moi c’est la même chose. »
Bruno Dumont (interview « Les Inrocks », 2009)
Rodolphe Viémont

Editorial : Chercher ce qui n'existe pas

 

"INTIME, CLINIQUE ET LYRIQUE"

Je ne suis pas un cinéaste, je ne suis pas un auteur ; je suis un artiste indéfini qui œuvre pour une dictature de la poésie, peu importe les axes, les dimensions, les lignes de fuite et les chapelles. Zéro dogme, aucune école. Je ne fais que malaxer les matières, dans un seul but de produire de la beauté : poésie partout, tout le temps, en grands lacets, en passages zigzagués. L’émotion. Le reste n’est que tambouille d’artiste, mécanique privée. Ainsi ai-je crédité « Pour Ernestine » de « poème cinématographique » et non de « film » comme il est d’usage.
Je n’ai jamais rien calculé dans mon travail. Je ne produis que ce que je ressens comme urgent, vital, impossible à taire : le plus profond, le plus cru, le plus brûlant. J’ai toujours fonctionné comme ça. Puiser ma matière artistique dans mes intestins et mes désordres psychiatriques, amoureux, misanthropes, est ma manière, un peu simpliste mais puissante car animale, de ne pas mourir. Je suis un artiste fondamentalement rock – même si ce terme est très flou. Adepte d’une violence crue, une rudesse punk, je revendique mon droit d’être borderline et freaks. Je ne cache rien, un artiste n’a rien à cacher (il a tout à cracher, à faire jaillir : d’une immense saignée… ou de la culture savante et méthodique des petites choses infinies).
Cela veut-il dire dès lors que mon travail n’intéresserait que moi ? Non ! car je cherche l’alchimie en permanence. Deleuze disait que l’art ne peut pas être « une petite affaire privée » et il avait mille fois raison. Je travaille de l’intime à l’universel. Pour le monde. En cela, « Pour Ernestine » sonne comme une œuvre mature dans mon univers : il y s’agit de transformer le punk et la colère en une élévation permanente. S’étirer vers la lumière. « Pour Ernestine » n’est pas un ego-trip onanique, il dit plutôt certaines des appréhensions universelles qui parcourent tout parent, tout artiste, n’importe qui réfléchit à ce que c’est que de transmettre, de laisser, de donner, d’aimer…
Dans le naturalisme sociologique qui domine aujourd’hui le documentaire, « Pour Ernestine » sonne comme un objet filmique mal identifié. D’autant qu’il prône le lyrisme à tous les étages. Ainsi je prie chaque matin pour un art plein, qui déglingue, retourne. Un art fait de sueur, de sperme et de sang et qui finit par s’étirer vers la lumière et la beauté. Alors je demande : en quoi penser l’homme dans ses sociétés serait-il plus cohérent, ou orthodoxe cinématographiquement que de penser l’homme dans le cosmos ? De reste, je ne considère pas que mon travail soit dépolitisé : je me sens en résistance à une vitesse et un consumérisme déplorables. Et développer son art en exacte ligne parallèle à sa vie est je crois aussi un acte de cohérence fort au regard de notre société d’apparence 2.0.

Rodolphe Viémont (2018)


"CHERCHER CE QUI N'EXISTE PAS"

Un jour, une amie, qui m’était alors très chère, m’écrit : « Tu n’es pas le metteur en scène de ta vie. Il n’y en a pas. Le propre d’un artiste est de chercher quelque chose qu’il sait ne pas pouvoir trouver. Toi tu es sûr que tu le trouveras. C’est de la prétention. Etc... »
Ces mots m’ont marqué, longtemps accompagné ; je ne les comprenais pas vraiment. Vingt ans plus tard, je peux dire que cette amie avait raison et complètement tort.
L’art, et surtout la mise en scène, le plus scélérat des arts, est bien chercher quelque chose qui n’existe pas, que l’on ne peut ni localiser ni isoler. Mais créer, c’est être dans l’absolue certitude que l’on volera ce moment : la senteur, le rayon de lumière. Il est impossible de créer sans l’assurance hautaine de réussir à capturer, à trouver le manque. Il n’y a qu’à relire Simone Weil pour s’en convaincre. Un artiste qui n’affirme pas cela est un critique d’art, un Professeur d’Université, un chercheur. Un artiste est un pédant qui trouve (et le crie) des choses qui n’existent pas et qui dès lors sont introuvables.
Ainsi, je crois beaucoup à la magie du cinéma qui avec la photo est un art de voleur, dans la mesure où il contient intrinsèquement, par nature, la poésie des sens et l’élévation spirituelle. La littérature n’a accès au mystère, ne connaît d’immédiateté que par le dérèglement des sens ; le théâtre et la danse par la transcendance, l’ivresse schizophrénique d’un « acteur » dans son personnage ; les autres arts, jusqu’à la peinture (!) sont des arts que l’on « pratique ». Leur subjectivité est labeur. Il n’y a pas de fantôme, de magie qui fait apparaître l’invisible.
Le cinéma est d’un ordre différent. Un plan est un moment volé. Il peut être certes vide mais peut tout autant contenir tellement de choses qu’il est étourdissant d’injustice. On convoque alors tout ce qui est possible dans l’espoir de capturer l’invisible : les éléments, les comédiens, la toile de fond ; on a même l’impudence de vouloir un mouvement de caméra ou un flou de premier plan. On questionne, un instant ose-t-on exiger. On tend des pièges. Mais ce qui fait, ce qui est ou ne sera pas, est intangible, sans maîtrise. Les fantômes, le silence, la peur qui impressionnent la pellicule, traversent le capteur CMOS, surgissent ou ne surgissent pas : ce qui me fait dire qu’un artiste n’est rien de plus qu’un homme patient et attentif, en état de veille.
Un bressonien appellerait cela le Réel. D’autres de la chance. Mais autant je crois aux fantômes, à la main de Dieu qui accompagne parfois, au miracle d’une image ou d’un mot, autant je refuse l’idée d’un art chanceux. Se mettre en état d’écoute est la seule chose vraiment importante à faire sur un plateau. Et quand Wim Wenders écrit en 2015 : « J’ai mis trente ans pour comprendre que mon travail de metteur en scène était de rendre visible ce qui était invisible. », combien je crois aujourd’hui qu’il a raison.

Rodolphe Viémont (2016)

"RÉALISME LYRIQUE"

Poétique, habité, spirituel, pictural, le cinéma de Rodolphe Viémont parle d'amour, de mort, d'absence, d'espoir et de souffrance, d'aspiration immense à une transcendance, de rédemption au moins par la beauté du monde. A sa façon à lui : qu'il donne à voir la Loire en plans larges somptueux ou la main qui se crispe du père quand il meurt, c'est tout le temps à fond autant que tel que c'est, donc aussi retenu que c'est à fleur de nerfs : aller à l'essentiel en toute vérité en se livrant entier - ce qu'on pourrait nommer réalisme lyrique.

Jean-Marc Flapp