Rodolphe Viémont

« Je sais la beauté, la clef de tout c’est la beauté ! »
Olivier Py in « Le Vase de Parfum »
Rodolphe Viémont

Editorial : Chercher ce qui n'existe pas


Un jour, une amie, qui m’était alors très chère, m’écrit : « Tu n’es pas le metteur en scène de ta vie. Il n’y en a pas. Le propre d’un artiste est de chercher quelque chose qu’il sait ne pas pouvoir trouver. Toi tu es sûr que tu le trouveras. C’est de la prétention. Etc... »
Ces mots m’ont marqué, longtemps accompagné ; je ne les comprenais pas vraiment. Vingt ans plus tard, je peux dire que cette amie avait raison et complètement tort.
L’art, et surtout la mise en scène, le plus scélérat des arts, est bien chercher quelque chose qui n’existe pas, que l’on ne peut ni localiser ni isoler. Mais créer, c’est être dans l’absolue certitude que l’on volera ce moment : la senteur, le rayon de lumière. Il est impossible de créer sans l’assurance hautaine de réussir à capturer, à trouver le manque. Il n’y a qu’à relire Simone Weil pour s’en convaincre. Un artiste qui n’affirme pas cela est un critique d’art, un Professeur d’Université, un chercheur. Un artiste est un pédant qui trouve (et le crie) des choses qui n’existent pas et qui dès lors sont introuvables.
Ainsi, je crois beaucoup à la magie du cinéma qui avec la photo est un art de voleur, dans la mesure où il contient intrinsèquement, par nature, la poésie des sens et l’élévation spirituelle. La littérature n’a accès au mystère, ne connaît d’immédiateté que par le dérèglement des sens ; le théâtre et la danse par la transcendance, l’ivresse schizophrénique d’un « acteur » dans son personnage ; les autres arts, jusqu’à la peinture (!) sont des arts que l’on « pratique ». Leur subjectivité est labeur. Il n’y a pas de fantôme, de magie qui fait apparaître l’invisible.
Le cinéma est d’un ordre différent. Un plan est un moment volé. Il peut être certes vide mais peut tout autant contenir tellement de choses qu’il est étourdissant d’injustice. On convoque alors tout ce qui est possible dans l’espoir de capturer l’invisible : les éléments, les comédiens, la toile de fond ; on a même l’impudence de vouloir un mouvement de caméra ou un flou de premier plan. On questionne, un instant ose-t-on exiger. On tend des pièges. Mais ce qui fait, ce qui est ou ne sera pas, est intangible, sans maîtrise. Les fantômes, le silence, la peur qui impressionnent la pellicule, traversent le capteur CMOS, surgissent ou ne surgissent pas : ce qui me fait dire qu’un artiste n’est rien de plus qu’un homme patient et attentif, en état de veille.
Un bressonien appellerait cela le Réel. D’autres de la chance. Mais autant je crois aux fantômes, à la main de Dieu qui accompagne parfois, au miracle d’une image ou d’un mot, autant je refuse l’idée d’un art chanceux. Se mettre en état d’écoute est la seule chose vraiment importante à faire sur un plateau. Et quand Wim Wenders écrit en 2015 : « J’ai mis trente ans pour comprendre que mon travail de metteur en scène était de rendre visible ce qui était invisible. », combien je crois aujourd’hui qu’il a raison.


(c) M.-A. Périgault