Rodolphe Viémont

« Après l’économie, l’éducation, le politique, la séduction annexe le sexe et le corps selon le même impératif de personnalisation de l’individu. (…) Après la désertion sociale des valeurs et institutions, c’est la relation à l’Autre qui selon la même logique succombe au procès de désaffection. »
Gilles Lipovetsky in « L’ère du vide »
Rodolphe Viémont

Einstürzende Neubauten : Perpetuum mobile


 
1er avril 1980, à Berlin ouest. Quatre post-punks fauchés, déchirés au speed, donnent leur premier concert, totalement improvisé, dans la salle du Moon. Concert unique, concert ad hoc, pour un groupe unique, ad hoc, qui devait disparaître après cette expérience.
Sur la scène, un assemblage de fureur, de bruit, de nihilisme : une guitare électrique archi-saturée, un marteau-piqueur défonçant du béton, des tôles violemment frappées, des textes, que dis-je des cris, improvisés, de la rage. Einstürzende Neubauten (dans le texte « les nouvelles constructions qui s’écroulent »), certainement le plus grand groupe de musique allemand, venaient de naître dans une fureur chaotique et bouleversante.

Septembre 1997, à Paris. Un dandy s’avance très lentement sur scène, costume noir, chapeau noir, un verre de champagne à la main. Il boit lentement sous un sample répétitif, puis jette la coupe à terre, et, avec grande élégance, foule de ses pieds nus les morceaux de verre. Sa voix mécanique s’élève dans la salle. Je tremblai ; je découvrais Blixa Bargeld pour la première fois.

Feuer ! Furio !
La musique des Neubauten est inclassable. Ce n’est ni de l’indus, ni de la new-wave, ni du punk électronique. Inclassable. Leur musique, c’est avant tout du désordre, c’est un chaos social, de l’intelligence brute de décoffrage, de l’ironie, du romantisme et du dandysme, des rythmes primitifs, des déstructurations industrielles, l’idéal amalgame entre le brut non encore formé et la destruction de l’établi. C’est – au début du moins – un agression intellectuelle et auditive permanente.
« Nach uns kommt nichts mehr  » (1)
Leurs instruments sont faits de recyclages d’objets modernes (tôles, bidons d’acier, fraiseuses, perceuses…) glanés ça et là dans les friches industrielles du Berlin des 80’s.
Entre 1981 et 1987, en quatre albums (Kollaps, Die Zeitungen des Patienten O.T., Halber Mensch, Fünf auf der narch oben offenen Richterskala), le trio pensant des Neubauten (Blixa Bargeld, leader et chanteur, N.U. Unruh et F.M. Heinheit, bidouilleurs musicaux de génie) créent une musique bien à eux, une musique unique, restée exemplaire et complètement temporelle, voire éphémère, un éphémère qui dure 24 ans plus tard. Le son est alors un objet malléable, à détériorer, à perforer, à insuffler violemment dans l’inconscient de leurs auditeurs.
Définir le chaos et en jouer, défricher la musique et l’amener à sa conception primitive, attaquer l’harmonie, jouer sur des sons étranges, voire étrangers, faire hurler les machines. C’est la recherche d’un son aux confins de la musique et la recherche de la musique aux confins de la sonorité.
Leur musique est physique, corporelle, étrange mélange de douleurs mêlées à des rythmes transcendants et euphoriques. Leur univers est sombre, en perpétuelle destruction, tout en spleen moderne et urbain.
« Der Tod is ein dandy . » (2)

En 1989, l’album Haus der Lüge marque un premier tournant. La musique devient linéaire (on y repère des boucles sonores), mais surtout les textes prennent un grand envol dramatique et lyrique. Blixa Bargeld joue désormais avec  les mots, exploite la métaphore, dissimule du sens. Amoureux de la langue allemande, il exploite toute sa richesse, utilisant des constructions de phrases, très littéraires, comme plus personne ne les emploie aujourd’hui.
L’anarchie des débuts devient une violence enfin maîtrisée au service d’une grande intelligence et d’une grande sensibilité au monde et aux émotions. Les Neubauten se cadrent un peu, apprennent à contrôler leur extraordinaire inventivité, à l’orienter vers un but précis et poétique. Le nihilisme des débuts laissent place à une poésie violente, mais construite.
L’album suivant, Tabula Rasa, ne serait-ce que par le titre, poursuit cette évolution.
« Mir fallen kosmiche Dimensionen aus dem Mund in der Beschreibung eines Kusses.
(…) »
« Ich stapfe durch den Dreck bedeutender Metaphern
Meta, Meta. Meta für Meter mit Gesten viel zu breit
für die Interimsliebenden.
  » (3)

Ende Neue (1996) voit le départ notamment de F.M. Einheit, tête musicale pensante du groupe. Jochen Arbeit et Rudi Moser rejoignent le groupe. Sur cet album et le suivant, Silence is sexy (2000), le son des Neubauten va profondément évoluer. Ils font appel aux cuivres et aux cordes. Leur musique, tout en restant violente, habitée et passionnée, devient plus saine, plus tranquille…
Ils sortent aujourd’hui leur 9ième album, Perpetuum mobile, chef d’œuvre de ce qu’une adolescence rebelle peut produire à l’âge adulte. Car c’est bien la grande force des Neubauten de n’être, tout en ne faisant aucun compromis commercial, jamais resté figé, d’avoir toujours su évoluer et grandir. Chacun de leur album est une remise en question des fondamentaux du groupe. Einstürzende Neubauten. …Qui s’écroulent… toujours qui s’écroulent… En « perpétuel mouvement ». Les textes ont pris aujourd’hui une vraie dramaturgie ; ceux-ci prennent leur temps, développent, racontent. La musique métallique a en partie cédé sa place à une musique aérienne, faite de compresseurs et de souffleurs. Ils restent des chercheurs industrielles mais leur démarche est plus douce, plus mélancolique, mais finalement peut-être tout aussi noire. Très allemand en soi. Très romantique. Très tragique. Très faustien.

(1) Après nous, il ne viendra plus rien. (chanson « Kalte Sterne », Album « Kollaps » 1981)
(2) La mort est un dandy. (chanson « Der Todt ist ein Dandy », album « Halber Mensch », 1985)
(3) Des éléments cosmiques me sortent de la bouche quand il me faut décrire un baiser. (chanson « Die Interimsliebenden », album « Tabula Rasa », 1993)