Rodolphe Viémont

« Mens agita molem. » (L'esprit meut la matière.)
Virgile
Rodolphe Viémont

Ingmar Bergman : l’image-affection par excellence


 

Ingmar Bergman et Sven Nykvist

Le cinéma Saint André des Arts reprend pour la deuxième fois l’intégrale de Bergman. L’occasion de revenir brièvement sur un des plus grands cinéastes de tous les temps.

Décomposer l’existence – un monde en représentation

La filmographie de Bergman est un joyaux de l’histoire du cinéma. Un joyaux à considérer globalement, non comme une succession de films, mais bien comme une œuvre.
Une œuvre entière, totalement personnelle. Habitée. Profondément nourrie de la vie, du ciel et de la terre. Une œuvre d’émotion. Sans compromis. Une œuvre à fleur de peau, saignante, vibrante. Vivante. Une œuvre d’introspection, d’une brillance noire, d’une lumière terne, à l’éclat charbonneux : diamant brut.
Mais aussi un exutoire, une mise à distance réfléchie, une immense psychanalyse de 59 ans. Un besoin libérateur. Décomposition des angoisses, des névroses de l’humain. Etude-dissection personnelle, mais surtout, universelle, atemporelle. Et c’est en cela que ses films touchent au génie.

Fils de pasteur, Bergman est marqué à vie, au fer rouge, par la dureté, la rigidité, l’injustice parfois d’une éducation plus que traditionnelle. Etouffante, figée, humiliante. Dès onze ans, construisant son petit théâtre de marionnettes aux représentations personnelles, puis découvrant l’image, fixe et en mouvement – cf. Fanny et Alexandre –, Bergman calque, démembre (tout le cinéma de Bergman est compris dans ce mot), fixe ses douleurs, tente de se libérer de ses intérieurs démons névrotiques.
De son premier film, Crise, à Saraband, présenté à Angers en janvier dernier, c’est toute sa vie, de ses errances psychiatriques (Persona) à ses interrogations religieuses (A travers le miroir) [1] qu’il nous offre dans ses films, se décomposant lui-même pour mieux comprendre, pour mieux (s’)analyser.
« J’ai acquis le pouvoir d’atteler mes démons à mon char. Et ils ont bien été obligés de se rendre utiles. Tout en continuant à me torturer et à me gêner dans ma vie privée. Il est bien connu que le directeur d’un cirque de puces laisse les artistes se nourrir de son sang. » [2]

Comme pour mieux étudier ces névroses, Bergman plonge ses fragiles et angoissés personnages dans un monde trop immense pour eux, qui les dépasse et les broie. Il nous donne à intégrer intellectuellement un univers tout particulier, un espace imagé, théâtralisé, très peu réaliste (Le Septième Sceau) et qui pourtant n’assiège en rien la réalité. Un théâtre de l’émotion, pour paraphraser notre ami Antonin Artaud. Comme en représentation perpétuelle, en discours visuel des décors, en décomposition analytique de l’humanité.
Bergman, où la grande étude de l’Humain et de son Monde.

Le dédoublement

En plus de leur errance spatiale, quasi maladive, ces personnages, écorchés, sont tout entier perdus dans une douleur propre qu’ils n’arrivent à évacuer. Une douleur organique, initiale, constitutive (d’eux-mêmes ? du monde autour d’eux ?). Une douleur toute personnelle, métaphysique, faite d’interrogations, d’espoirs, de malaises, de peurs, d’oublis, de quêtes inutiles mais vitales (A travers le miroir).
Tellement perdus en eux-mêmes, qu’ils vont jusqu’à frôler, régulièrement, une position schizophrénique. Dédoublement de l’âme, dédoublement des émotions. Entre deux idées, deux choix, deux chemins existentiels.
Persona en est l’exemple parfait. Film culte, film masse, où les âmes, les angoisses se mélangent, s’interchangent, en quête d’absolu, de soulagement, d’acceptation de soi. Où comment faire avec ce que le monde nous offre.
Ses héros sont souvent duels, tiraillés par des aspects contradictoires de leur personne, tiraillés entre plusieurs idéaux, aspirés dans des notions religieuses, écartelés entre pulsion de vie et pulsion de mort. Ecartelés, comme pour toujours mieux rendre compte de ce qui nous composent. Entre enfermement et aspiration de liberté. Bergman est avant tout psychanalytique.

« Enlevez la théologie, le sacré demeure. » [2]

Ce qui n’empêche pas (comme P. J. Jouve par exemple) son œuvre d’être d’essence totalement sacrée. Mais là où Tarkovski ou Bresson sont mystiques, Bergman est d’abord humain et terrain.
« Mes parents parlaient de piété, d’amour et d’humilité. Je m’y suis réellement efforcé. Mais tant qu’il y avait un dieu dans mon monde, je ne pouvais même pas approcher de mon but. Mon humilité n’était pas assez humble. Mon amour était quand même bien moins fort que l’amour du Christ ou des saints ou même que l’amour de ma mère. Et ma piété était sans cesse empoisonnée par des doutes. Maintenant que Dieu n’est plus là, je sens que tout ça m’appartient : la piété devant la vie, l’humilité devant mon destin absurde. Et l’amour des autres enfants qui ont peur, qui ont mal, qui sont cruels. » [2]
Détaché de l’ancrage paternelle, Bergman reste avec ses croyances, mais s’en fait une notion toute personnelle.
Dieu est bien présent dans le monde bergmanien, mais Il est d’une totale passivité. Bergman ne lui demande rien, n’exige rien. Les personnages ne prient pas ! ils vivent (enfin… survivent). Dieu est un fond, un cadre, un décor. Un théâtre. L’humain devient, alors, entier, empirique, beau dans la solitude de ses angoisses – cf. Bruno Dumont aujourd’hui. L’humain dans sa miséricorde, sa pitié, sa piété.
Et, de ce sacré de l’humain, Bergman s’en gargarise. Maître du gros plan sur les visages, de l’image-affection [3], du sondage des âmes, donc de la caméra absente, muette, lorsque la violence scénographique se fait attendre, il donne à l’humain toute sa place dans ses films, sans être toutefois en position contemplative. C’est bien là l’essence même du cinéma bergmanien. La notion divine, purement de foi, a disparu ; reste le sacré de la création, c’est-à-dire l’Humain…

…et la Nature. Une nature belle, apaisante, qui entoure, cajole, calme, console, remet dans le droit chemin de la beauté, de l’acceptation de ce qui nous entoure. Puis, d’un coup, en une ultime névrose, emprisonne. Une nature qui, au final, se révèle sclérosante et étouffante (cf. Monika, A travers le miroir…). Qui, fourbe, appuie la problématique, plus qu’elle ne la soulage.
« L’Homme porte en soi sa propre Sainté, une sainté qui appartient à la terre, elle n’a pas d’explication en dehors de cette terre. » [2]
Mais est-ce de la nature elle-même dont nous avons à nous méfier ? ou de l’image que nous nous imposons d’elle ? Chez Tarkovski, la réponse est évidente, chez Bergman beaucoup moins.

Tel est le sacré chez Bergman : ce mélange, croisée de chemins, de l’humain et ses peurs, du monde et la place qu’il nous autorise à prendre en lui, et de l’acte créatif (nombre de ses héros sont plus ou moins artistes). Rares sont les héritiers de ce dernier terme : comment les artistes assimilent le monde qui les nourrit. Desplechin peut-être avec Esther Kahn

L’œuvre de Bergman, tout sauf prétentieuse, universelle, extrêmement riche, pleine de toutes les questions essentielles qui se posent à l’humanité, doit être une référence totale aujourd’hui. Plus que jamais !


[1] Quelques films comme  « Sourires d’une nuit d’été » se distingueront de ces récurrentes douleurs.
[2] In  « Images ».
[3] Ce qui occupe l’écart entre une action et une réaction, ce qui absorbe une action extérieure et réagit au-dedans. (cf.  « L’Image-mouvement » de Gilles Deleuze)