Rodolphe Viémont

« Si l'on n'est pas sensible, on n'est jamais sublime. »
Voltaire
Rodolphe Viémont

"Mémoire Liquide"

 

Humeur Liquide, de Rodolphe Viémont, est un film assez original par rapport à ce qu’on peut attendre du traitement d’un tel sujet. Faire un film sur la question de savoir si le cinéaste et sa femme, tous deux bipolaires, peuvent prendre le risque de faire un enfant, sachant la probabilité que celui-ci hérite de la maladie familiale, ne va pas de soi. En effet, on peut penser qu’il faudrait alors choisir entre une approche documentaire, froide et clinique, et une forme méditative, interne au couple, volontiers teintée d’angoisse. Le choix pourrait résider aussi entre deux points de vues. Soit faire un film intime, à la première personne, nécessairement subjectif, soit produire un documentaire scientifique et objectif, quoique non nécessairement dépourvu d’émotion.

En l’occurrence, Rodolphe Viémont choisit… de ne pas choisir ! Bien au contraire, il tisse un film au moyen de plusieurs fils narratifs hétérogènes, mais non hétéroclites :

    1 – Le discours scientifique des médecins, qui s’adressent directement à la caméra, sans pathos.

    2 – Le discours de Laurence, énergique et volontariste. Sur le papier, il s’agit d’un dialogue entre elle et Rodolphe. Mais celui-ci revêt pour le spectateur plutôt la forme d’un monologue, déclaratif d’un engagement et d’une analyse pertinente de la situation.

    3 – La « voix de Rodolphe », mari de Laurence. Le dispositif est ici un peu tortueux, car le cinéaste n’a pas souhaité utiliser sa propre voix. Il a eu recours à un comédien, en l’espèce Robinson Stévenin, qui dit quelques monologues en voix-off, écrits par Rodolphe Viémont. Bien plus, dans les « conversations » entre Laurence et Rodolphe, les répliques du cinéaste ont été post-synchronisées par le comédien. Ce qui produit évidemment une distanciation de nature à introduire une dose de fiction dans la structuration et l’aventure vécue par le couple.

    4 – La « voix de l’eau », essentielle par rapport au titre (Humeur liquide), au lieu habité par le couple, et à la qualification des états d’âme des protagonistes. Les images d’eau (courante) sont de toute beauté, comme le son qui les accompagne. Elles viennent ponctuer le film, et lui donner un cadre à la fois précis géographiquement – la vallée de la Loire – et mouvant comme l’humeur des personnages.

Le résultat est singulier parce que ces différentes « couches » narratives se complètent, tout en contrastant les unes avec les autres, et en s’enrichissant mutuellement.

En visionnant deux films antérieurs de Rodolphe Viémont, Rendez-vous aux cieux et La Loire chuchotera toujours ton nom, on perçoit bien la continuité conceptuelle qui existe dans l’œuvre du cinéaste, au-delà de la disparité des projets et des formes retenues. En effet, le premier film est une fiction jouée par deux comédiens - le fils et le père - et le second une sorte d’essai autobiographique et mémoriel ; pourtant, la présence obsédante d’images de la Loire fonctionne dans tous les films cités comme truchement d’une problématique transmission de génération en génération.

 « Il y a quelque chose de féminin dans la Loire, de sensuel. Quelque chose qui brasse les corps indomptables et les emporte loin », entend-on dans la voix-off qui accompagne le film La Loire chuchotera toujours ton nom, réalisé deux ans avant Humeur Liquide.

Sans se perdre dans de la psychologie de bazar, on peut facilement constater que, dans ces trois films, hantés par la figure du père, l’eau, et singulièrement celle de la Loire, incarne l’instance féminine, absente (mais sous-entendue) dans Rendez-vous aux cieux et La Loire chuchotera toujours ton nom, et absolument centrale dans Humeur Liquide.

Pierre Laudijois, 25 avril 2017