Rodolphe Viémont

« Les limites [du cadre] peuvent être conçues de deux façons, mathématique ou dynamique : tantôt comme préalables à l'existence des corps dont elles fixent l'essence (Dreyer, Antonioni), tantôt allant précisément jusqu'où va la puissance des corps existants (Gance). »
Gilles Deleuze in « L'image-mouvement »
Rodolphe Viémont

Sade, Mishima, Arias : à la recherche de l’absolu


 
Après « Les Bonnes » de Jean Genet, Alfredo Arias, l’amoureux des poètes de l’extrême et de leur langue enflammée, s’attaque à Yukio Mishima avec « Madame de Sade ».


Sur une musique archi-décalée, très latine, une énorme geisha s’avance sur scène dans un costume engoncé, ridicule, trop imposant pour elle. Petits mouvements de danse, d’une sensualité grossière mais touchante, très caricaturale. Alfredo Arias, à nouveau travesti, gigantesque pantin de soie, caché derrière un masque de bois blanc, campe une Renée de Sade transcendée, totalement tragique.

Le point de départ de cette pièce est la propre interrogation de Mishima sur Renée, fidèle à son mari parjuré tant que celui était emprisonné, mais divorçant deux mois après sa libération.

La pièce est un immense questionnement sur ce qui fait l’attachement de Renée à Donatien de Sade.
Mishima nous donne à frissonner d’une Renée sacrifiée, passant d’un mysticisme marital à un mysticisme religieux, lourd d’émotion et de douleurs. Exaltation dévote de son rôle d’épouse, absolu de l’honneur jusque dans le déshonneur social, naïveté de sa fonction et de son attachement au divin marquis, illumination symbiotique jusqu’à se justifier d’un « Donation, c’est moi ! ». Quelque chose d’auto-despotique. C’est lorsqu’elle se reconnaîtra en Justine, dix-huit ans plus tard, lâchant un mimétique « Justine, c’est moi ! », qu’elle prendra conscience de son non-rôle effectif auprès de Donatien. Elle passe, en la lecture de ce roman, du statue de femme, compagne attachée à l’opprobre de son mari, à celui de personnage utilisé à des fins romancières. Elle n’appartient plus à Donatien, mais à son œuvre ! Elle avoue : « Nous, ceux du dehors, nous sommes emprisonnés pour lui. Nous avons vécu, agi, gémi, pleuré et crié uniquement pour lui donner matière à compléter son affreux roman. » Trahie, elle se retirera au couvent pour accompagner spirituellement, maintenant, le travail du marquis sur le reste de son œuvre à venir. Car qu’y a-t-il de plus mystique, de plus intellectuellement pur, que l’œuvre de Sade : « J’ai appris que si loin qu’il ait poussé l’infamie de ses débauches, ce n’était qu’à la recherche de quelque chose d’impossible. »

Arias est bouleversant. Il donne tout ce qu’il a à cette créature perdue, mystique. La plupart du temps vautré au sol, rampant sa douleur sur scène, crachant, postillonnant son désespoir d’absolu, Arias nous gifle la face. Fantastique coup de poing humain dans la gueule. Chaque intervention de Renée, chaque cri d’Arias est de plus en plus désespéré, désespérant et grandiose. Pourra-t-il faire toutes les représentations à ce niveau d’intensité ?

« L’écriture comme affirmation d’une identité sexuelle irréversible, et comme acte sacré, voilà pour moi le sujet de cette pièce, qui anticipe la destinée de Mishima.  » A. Arias.

Tout le déguisement d’Arias témoigne de cette volonté de communion totale avec le texte. Les contraintes de son costume, la vision réduite que lui offre son masque, la non-lisibilité des sentiments par le spectateur sur son visage sépare Arias de la réalité. Ne reste qu’un douloureux et grandiose tête à tête total avec Mishima.
« Dans le cas de Genet comme de Mishima, j’ai voulu témoigner avec mon corps de la violence et du danger de l’écriture. » A. Arais.

On ne verra jamais le marquis, soit embastillé, soit en exil. La pièce est entièrement féminine. Face à Renée, quatre femmes en miroir partiel d’elle-même, toutes jouées par des hommes.
Sa mère [Michel Hermon], figure totale de l’honneur bourgeois et de sa respectabilité, crachant en permanence à la gueule de Sade, essaye de sauver par tous les moyens en son pouvoir, et contre la volonté de celle-ci, l’honneur de sa fille parjurée. Cette affrontement mère / fille est tellement violent, intense, charnel, qu’il en devient le sujet parallèle de la pièce, explosant dans une beauté tragique, assourdissante, à la fin de l’acte 2. Emotion en chair de poule.
Autour de ce duo, de ce duel, deux femmes opposées, équidistantes des préoccupations et passions familiales : la baronne de Simiane [Emiliano Suarez], très sainte, se signant à volonté outrancière à l’énoncé des exploits sadiens mais ne pouvant toutefois réfréner une évidente excitation ; et la comtesse de St Fond [Rodolfo de Souza] qui elle trouve sa force et sa raison dans la débauche. La servante, seul personnage habillé en femme du début à la fin, et la sœur de Renée, traîtresse absolue, complètent ce huis-clos fait de joutes et de déraison.
Très vite on oublie le sexe des acteurs, sortant, expulsant tout ce qu’ils ont en tant qu’hommes de féminin en eux. Quelque chose de très beau et de très malsain, à l’image de la propre sexualité de Mishima.
Car cette pièce nous parle tout autant de Sade que de Mishima. Il y a bien identification entre les deux hommes.

Véritable échange entre l’orient et l’occident, écrite pour le shinjeki, théâtre moderne japonais, cette pièce avait vocation d’occidentaliser le théâtre japonais. Son succès en 1968 venait notamment du décor et des costumes francisés. Arias renvoie la balle avec respect et émotion, en travestissant les personnages – référence directe au nô –, se grimant lui-même en geisha.

On regrettera toutefois une mise en scène très moderne, un peu pompeuse, voire prétentieuse, très centrée sur le symbole, une accessoirisation trop métaphorique (ring de boxe, bâche plastique, cheval à bascule…).

Reste une émotion indiscutable et continue de 1h40. A voir, pour les fous, les allumés des mots écorchés et fascisants.


« Madame de Sade » de Yukio Mishima
Mise en scène : Alfredo Arias
Traduction : André Pieyre de Mandiargues
Avec : A. Arias, W. Beltran, M. Hermon, A. Interlandi, R. de Souza, E. Suarez