Rodolphe Viémont

« Il y a des yeux grands ouverts au secret des yeux fermés. »
Yves Bonnefoy, « L'Improbable »
Rodolphe Viémont

Note d'intention de "La Tenture de l'Apocalypse"



 

 Château d'Angers contenant L'Apocalypse

J’ai dû pénétrer la galerie de l’Apocalypse, je n’avais pas dix ans. J’ai eu cette impression d’être face à une bande dessinée géante sur laquelle des anges, des monstres, des cavaliers composaient un univers fantastique, à la fois effrayant et fascinant.
A l’âge adulte, alors que je m’intéressais de plus en plus à ce qui constituait ma religion, le catholicisme, c’est naturellement que je retournai de nombreuses fois voir les tapisseries, qui malgré mes lectures bibliques sur le texte, mais personnelles, sans explication, et mes multiples visites à la galerie restaient un mystère pour moi.
C’est en 2007, alors étudiant en auditeur libre au Centre Sèvres (École Jésuite de Paris), que je suivis un cours sur le texte apocalyptique de saint Jean. Doucement, sous les explications de mes professeurs, le texte s’éclaircit... un peu. Nourri de ces informations, je décidai d’une nouvelle visite au château d’Angers et là la tenture est passée d’une œuvre splendide et hermétique à une œuvre riche de sens.
Immédiatement, dans un souci de partage de ces découvertes, je décidai dès lors de poursuivre ce travail par un documentaire. D’autant que mes deux précédentes réalisations avaient été d’inspiration chrétienne ; je désirais donc prolonger ce travail entrepris en 2007 sous un nouvel angle…
Mais je compris aussitôt que faire un film sur la tenture serait aussi essayer de comprendre le texte ; que l’un n’allait pas sans l’autre, mais qu’il me faudrait aussi comprendre la tenture un peu comme on étudie la vie d’un personnage : sa matière, son but, ses enjeux, replacés dans leur époque…

 

 Saint Jean à Patmos par H. Bosch

Mes recherches m’apprirent que cette monumentale tapisserie était, à l’origine, porteuse d’un message à la fois politique et religieux. J’imaginais, de nos jours, un équivalent à la Tenture, à l’instar d’un film de propagande ou promotionnel. Et ses dimensions incroyables revêtaient alors une efficacité médiatrice redoutable, sans doute unique au Moyen-Âge.
Ses scènes tissées avaient traversé les âges et je désirais connaître leur genèse. D’autant plus que certains détails de la Tapisserie plongent le spectateur directement dans l’Histoire du XIVe siècle et de sa Guerre de Cent ans, comme des fleurs de lys, symbole du Royaume de France, ou des cavaliers portant l’uniforme anglais. Les créateurs de la Tapisserie s’étaient donc appropriés le texte de l’Apocalypse, écrit au 1er siècle de notre ère, pour le rendre lisible à leur époque. Ainsi, ils avaient utilisé ce média pour informer, influencer le peuple français du Moyen-Âge. Et avec quel thème : celui de l’Apocalypse ! Aujourd’hui, Hollywood met en scène la fin de l’humanité à grand renfort d’effets spéciaux. Mais, est-ce bien de la fin du monde dont il s’agit sur la Tenture et par conséquent dans le texte de Jean ? Pourquoi les hommes du Moyen-Âge ont-ils entrepris, dans une telle démesure, le tissage du texte johannique ? Existe-t-il un lien entre le message apocalyptique et les événements d’alors ?
Pour répondre à ces interrogations, le film aura deux grilles de lecture. La première sera historique afin de replacer le texte de saint Jean et la Tenture dans leur époque de création respective. La seconde, théologique et politique, pour comprendre les raisons qui font que le texte de l’Apocalypse peut être interprété de différentes façons à chaque mouvement de l’Histoire.