Rodolphe Viémont

« Ne cours pas après la poésie. Elle pénètre toute seule par les jointures (ellipses). »
Robert Bresson in « Notes sur le cinématographe »
Rodolphe Viémont

Synopsis développé de "La Tenture de l'Apocalypse"



 

 Adoration de l'image de la Bête (scène n°45)

La Tenture de l’Apocalypse est la plus grande tapisserie occidentale jamais tissée au monde. Elle est exposée dans l’enceinte du château d’Angers dans une salle spécialement construite sur mesure. Composée de 67 scènes tapissées sur plus de 100 mètres de longueur, d’une beauté rare, elle illustre le texte de l’Apocalypse de saint Jean, qui conclut le Nouveau Testament. Ses dimensions hors norme, ses techniques de tissage, minutieuses et précises, firent d’elle, dès sa conception au XIVe siècle, sur la demande de Louis Ier d’Anjou, une œuvre d’exception et de prestige. La découverte contemporaine (1980) qu’il s’agit d’une tapisserie dite sans envers, c’est-à-dire que son envers et son endroit sont tissés à l’identique, et que la face préservée de la lumière pendant des siècles par des doublures a gardé la magnificence des couleurs vives du Moyen-Âge, en fait encore plus de nos jours une œuvre d’art unique et mondialement connue. Pourtant l’œuvre a été délaissée, oubliée, maltraitée au fil des siècles pour nous parvenir amputée de nombreux morceaux. Pour comprendre le destin de cette œuvre d’art, il faut s’intéresser au texte dont s’est inspiré le commanditaire de l’époque : l’Apocalypse de saint Jean, car le choix du texte johannique ne doit rien au hasard. Il s’inscrit dans le contexte de la Guerre de Cent Ans qui voit Anglais et Français s’opposer. À l’instar du texte johannique, la Tenture est porteuse d’un message à ses lecteurs. Elle est un média.
Le texte de saint Jean, écrit en 98 sur l’île grecque de Patmos, était en premier lieu un appel aux chrétiens primitifs à supporter les persécutions romaines dont ils étaient sujets, à patienter du retour du Christ. Ce retour serait alors synonyme de la fin du monde tel que nous le connaissons, pour une cité, la Jérusalem Céleste, où tous les hommes vivront auprès de Dieu en paix. Ainsi, « apocalypse » ne signifie nullement « fin du monde » ou « destruction » de celui-ci, mais « révélation » de la victoire de Dieu sur le Mal. L’Apocalypse est un donc un message de foi et d’espérance. La société moyenâgeuse est une société sacrale, ce qui signifie que tout évènement historique humain a une signification divine. Tout comme le texte apocalyptique était un réconfort contre les Romains au 1er siècle, la Tenture est au 14ème siècle un message d’espoir délivré aux Français malmenés par cette guerre. Ainsi les artisans de l’époque ont contextualisé le texte du 1er siècle dans leur époque. La tapisserie évoque avec réalisme les ravages de la guerre, de la famine avec de nombreux détails inscrits dans le XIVe siècle.

 

 Quelques anges dans la bande de ciel...

Le message originel du texte et celui de la tapisserie sont fortement liés. Tout au long de l’Histoire, et ce jusqu’à nos jours, la Tapisserie va devenir de plus en plus hermétique au fur et à mesure que notre société va se détacher du sacré. Ainsi la Tapisserie va passer du rang d’œuvre de prestige et de puissance à celui de l’oubli ; va être découpée en plusieurs morceaux car ses mesures exceptionnelles l’handicapent et son maniement est malcommode pour les chanoines qui en ont hérités. La Tenture devra son sauvetage au chanoine Joubert en 1848 qui procède à sa restauration. Elle devient une œuvre à affectation culturelle en 1906.
Aujourd’hui pièce de musée, elle reste hermétique à un non-initié. Le texte johannique à la fois narratif et figuratif est lui aussi difficile d’accès et 2000 ans après son écriture, certains personnes ou groupes y cherchent encore des symboles ou des prophéties. On assiste à des interprétations plus ou moins sectaires de certains de ses éléments, comme le chiffre de la bête (le 666) que l’on sait signifier le pouvoir de Rome et plus particulièrement Néron, mais que certains associent aujourd’hui à des personnages historiques modernes les plus grotesques. Il en va de même pour le terme « Armageddon » qui, à la mesure de l’ensemble de l’Apocalypse, ne signifie nullement « fin du monde » ; ou les 1000 ans, dont nous parle Jean avant le retour du Christ et sa victoire, qui sont à prendre comme un temps symbolique, et non réel comme le firent et le fond toujours les sectes appelées « millénaristes ».
Par de multiples façons, le sens initial du texte chrétien a été détourné pour n’être synonyme aujourd’hui que de fin du monde et de catastrophisme. Dès lors, comment ne pas faire l’amalgame et ne voir qu’en la Tenture, une série de scènes de désolation et de destruction du monde des hommes par Dieu.