Rodolphe Viémont

« Ne cours pas après la poésie. Elle pénètre toute seule par les jointures (ellipses). »
Robert Bresson in « Notes sur le cinématographe »
Rodolphe Viémont

The Brown Bunny : un deuil moderne


Une moto avale le bitume. Le plan est fixe, des tribunes, très subjectif. Pourtant personne ne regarde réellement Bud (Vincent Gallo) faire ses tours de piste. La moto s’éloigne, circulairement, disparaît, revient. Vrombissement des moteurs, silence pesant, silence de mort, vrombissement. Cela dure plusieurs minutes. Tout est dit.
   
Tête brûlée


Vincent Gallo est un artiste entier, fougueux, touche-à-tout, sans compromis. Une tête brûlée. Peintre, musicien, top-model, cinéaste, coureur motomobile. Tout à fond. Toujours.
Son deuxième long métrage est tout à son image. Une merveille d’intelligence, de réflexion cinématographique, de totale modernité. Tellement de haut vol, qu’il peut en devenir prétentieux. Par la présence constante de Gallo lui-même (de tous les plans !). Mais par sa forme surtout. Limite expérimentale. Limite malsaine. Limite foutage de gueule. Limite insultante pour le spectateur. Et puis, non, hop, en une dernière séquence sublime, Gallo rattrape tout en vol, redonne un sens à tout cela, émotionne l’intellect.

Noman’s land humain


Ce film est une errance. L’errance d’un homme en proie au désespoir d’avoir perdu la femme qu’il aime. Qui se promène dans ses souvenirs douloureux, dans ce qu’il lui reste de vie, d’énergie à vivre, à sur-vivre. Etourdi par le monde qui l’entoure, il donne l’impression de ne rien y comprendre, de ne plus rien maîtriser. Bud l’inconsolable. Bud au romantisme noire, à la douleur sanguine. Bud et sa complaisance à contempler sa souffrance. A s’autodétruire ? Pas vraiment. Il y a quelque chose de l’ordre du sauvetage involontaire, comme une tentative d’échapper au désespoir.
Ce film est cela : une errance totale, entre la vie et la mort, entre le passé et un futur que l’on n’imagine plus.
La longue séquence dans le désert, où Bud, seul, roule vers un inconnu puis revient, est bien obligé de reprendre les choses là où il les avait laissées, comme si cette fuite n’avait rien changé, me rappelle une autre errance, messianique, de désert. La solitude. Se regarder en face.
Et se regarder c’est précisément ce que Bud fait tout au long du film. Il se voit tomber. S’observe sombrer. Dans des miroirs, cherchant une trace de vie sur son visage. Et dans le rapport étrange que Bud entretient avec Vincent Gallo lui-même. Cette posture d’acteur-réalisateur, ces plans très longs sur lui, très fouillés, le pénétrant indécemment, accentuent ce sentiment de double regard. D’impudeur.
Et puis, une fois bien regardé, bien observé : se laver, se purifier (séquence de la douche). Comme un baptême appelé, un résurrection espérée.

Désert cinématographique

La mise en scène participe totalement de cette errance, de ce deuil. Il s’agit bien d’une mise en image de la mort (et non d’un film sur la mort), de ce qu’il y a derrière, après celle-ci. De ce vide laissé béant. De cette absence.
Les flous, les cadrages brisés, tordus, les sautes d’axes brisent les corps, en l’occurrence le corps-pantin de Bud.
Il ne se passe pas grand chose dans le film. Quasiment muet jusqu’à la séquence ultime. Accumulation du quotidien, de l’insignifiant, du vide. Du désert.
Ce désert, devenu récemment (1) une constante du cinéma de la modernité, de la disparition, de l’intime. Il est l’incarnation de la désertion des émotions chez les personnages, la désertion des corps (et même du jeu des acteurs !), l’incarnation de la misère sexuelle. Il est une sorte de compactage, de compression violente, dans le même espace-temps, de la mort, de l’errance, de la modernité.
« The Brown Bunny » est un film de surface, aérien en un sens, cotonneux, et absolument pas de fond ou de forme. En cela, il est moderne. La narration est réduite, de l’ordre de l’intime. Et étrangement ce minimalisme se mélange parfaitement à une fantasmagorie que l’on aurait pu juger prématurément contradictoire.

Une réalité ressuscitée

Nous arrive alors en pleine tronche la séquence finale, LA séquence cannoise (sifflée lors de la projection en mai dernier au Festival). La fellation. Crue, directe, violente. Mais belle. De toute beauté parce qu’elle ponctue, elle transcende, elle pérennise l’errance de Bud. Le sauve ? Une réalité (2) (alors que tout le reste était dans le silence, le vide, le désespoir, l’absence !) ressurgit. Crûment, mais de façon salutaire pour lui. Il peut enfin extérioriser sa douleur. A-t-il exorcisé sa souffrance ? Peut-être. Sûrement. En tous cas, il a enfin dit à Daisy (Chloë Sévigny), son ange blond, ce qu’il avait à lui dire. Et non, définitivement non, vivante ou morte, Daisy « ne sucera plus jamais d’autre bite » que la sienne !

« The Brown Bunny » de Vincent Gallo
Avec : V. Gallo, Chloë Sévigny
Durée : 1h30

(1) : cf. « Twentynine Palms » de Bruno Dumont et « Gerry » De Gus Van Sant.
(2) : qui est en fait un rêve. C’est là l’intelligence de Gallo. Toute la fiction n’est que fantasmagorie et la séquence rêvée touche au réel.