Ma dernière Volonté
2026Ma fille. Petite chair frigorifiée, sans air, la peau bleue ; muette tout d’abord. Premiers instants sous O2, un tuyau dans chaque narine. Puis des petits râles de chat mais sans colère. Juste la volonté de ne rien lâcher. Murmures. Silence. Murmures… Crache ! Expectore, ma chérie ! si tu veux et vivre et jouer ; et la musique et le dessin et tout le reste qui est à venir. Moi, je retiens mes larmes en fixant tes petits doigts trop figés, comme asphyxiés. Doigts de pianiste ou de pizzaiolo, je n’en sais rien et m’en fous, tant que ces doigts-là reçoivent très vite leur dose de sang oxygéné. Tu as d’ailleurs l’air bien furieux avec celui que cette machine trop bruyante te souffle violemment dans les poumons. Je suis en colère ; je crie dans la barbe que je n’ai pas ce jour que non ! je refuse de te laisser partir alors que tu es à peine arrivée. Rage. Je te parle. Déjà si singulière. Tu n’y es pour rien si ton fil de vie devient lâche entre toi et moi, entre toi et le monde. Pourquoi ? Je n’y suis pour rien. Personne n’y est pour quelque chose ! Où porter, où poser la colère et la peur ?! Couchée dans ton lit de néonat’, sous les bruits des moniteurs qui surveillent si tu vis encore ou déjà, je te baptise, d’un baiser sur le front, alors d’aimer, sans curé, sans aucun oint. Je fais tapis, je le décide. Osmose et transfuge : mon vide et ma peur sur l’instant sérotonisent ton existence pour quatre-vingt-cinq ans (selon les statistiques). Car oui je le décide : tu vas courir, mon enfant : lisse, facile, élevée. Cette liberté de vivre, dont d’aimer ; de jouir partout dont tout le temps donc toujours. Pas une récompense, nul dû, sans consolation. Le chaud, le sucré, le sable, le goût, la peau, le goût de la peau, les frissons. Tu es puissante. La force de ta mère. Mais ma bêtise bien sûr. Si tu survis, tu seras légère, et l’amour et la rage et les sens. Tu crieras entre les peupliers. Ici et partout. Ce qu’on ne m’a pas donné, ce que j’ai volé, à combattre, à presque tuer, je te l’offre, zéro labeur, puisque la grande bibliothèque dans l’escalier (ceux qui me suivent comprendront) t’est gagnée dès à présent. Je passe ainsi dix heures à te voir surnager sur la mort. Puis tes mains s’ouvrent ! Après qu’aucune maladie n’a été détectée donc surmontée, tu décides d’un geste élégant de respirer seule, à seize heures et des poussières. Asche zu Asche. Pourquoi ? Pour qui as-tu pris ce tournant, quand le chemin d’à-côté, si facile, te renvoyait d’où tu venais : au néant ? As-tu senti ta mère qui un étage plus bas sortait de danger simultanément ; après avoir laissé pleuvoir sur le sol blanc et rectiligne de la salle d’accouchement plus de trois litres de sang furieux ? As-tu senti qu’elle sortait d’un couloir terrible et que vous serez enfin à même de bientôt vous toucher, à n’en plus finir, en tout cas bien plus que les dix secondes où tu reposas sur son ventre sanglant ? Nous sommes arrivés à l’hôpital à 17h34 la veille, à trois (ou deux trois-quarts, c’est comme vous voulez), heureux de se rencontrer bientôt, de faire famille. À 6h13 le lendemain matin, j’étais potentiellement seul au monde : les deux femmes de ma vie mourantes. Errant dans les couloirs, affublé d’une ridicule chemise en coton jaune sensée être stérile alors qu’il y avait du sang partout !, je fredonnais cette chanson de Reggiani qui avait envahi mon préconscient (comme on plante un clou dans un corps spongieux) et dont je tordais les paroles dans ma tête : « [Qu’elles vivent] est ma dernière volonté ». Jehova, , Antarès ou Râ, qui que Vous soyez, un Être ou un nombre, tout ou rien, une idée ou même un Monstre (peu importe puisque Vous êtes), je Vous remercie d’avoir écouté ma supplique même avec ce qu’elle contenait de don et de sacrifice imbéciles, comme si tout coûtait quelque chose : une mort pour une mort, prenez-moi mais laissez-les vivre ! Au final, vous m’avez exaucé ; et sans échange. Mon orgueil fut ridicule, mais peu importe : Faust de la loose en mode bêta, en mode tucroisquelavie-çasegèrecommeça. Les voies du Seigneur sont impénétrables, dit-on sans jamais comprendre le sens de cette formule. Il n’y a en fait zéro raison à chercher. Zéro justification. Zéro pourfairequoi. Zéro pourquoilamortetpuislavie. Cela s’appelle la liberté. C’est Votre cadeau à nous, pauvres misérables. Alors là, j’ai juste dit : merci. Et je Vous redis aujourd’hui : merci ! Mais tout autant merci à la science et aux huit médecins qui ont entouré ta mère, la sauvant. Merci à la maternité publique de niveau 3. Alors promis ! Notre vie sera belle. On s’en montrera dignes, tous les jours. On priera, on remerciera. Mais uniquement quand on n’oubliera pas. Quand on n’aura pas autre chose à faire. Quand on ne sera pas trop occupés à s’aimer. C’est ainsi, que le 27 janvier 2016, sous une lumière terrible et orangée, dans toute sa simplicité, la vie, avec elles, aura été ma dernière volonté.


